« Bulle IA » : la Bourse valide le scénario du pire

Valorisation géante pour les « Sept Magnifiques », investissements records dans les start-up qui reposent sur un double pari… des licenciements en série et l’émergence d’un oligopole dans le secteur de l’intelligence artificielle.

Les alertes autour d’une « bulle IA » se multiplient. Sam Altman, à la tête d’OpenAI, puis Sundar Pichai, à la tête d’Alphabet, ont ouvertement évoqué un risque d’emballement autour de l’IA, même si la majorité des analystes sont convaincus de la révolution en cours, après celle de l’informatique, du logiciel et de l’internet qui, chacune, fut à l’origine de bulles et de krachs plus ou moins violents. La comparaison avec la bulle internet de l’an 2000 éclaire le phénomène en cours. Cette comparaison est pertinente sur plusieurs points : la valorisation des entreprises de l’IA cotées en Bourse ; la nature du financement des start-up de l’IA ; les promesses de transformation du monde du travail, de l’économie et de la société dans son ensemble.

En 2000, aux États-Unis, les entreprises en « .com » avaient des multiples de valorisation vingt fois supérieurs à leurs bénéfices. Une telle situation ne s’était pas reproduite jusqu’en 2025, quand une poignée d’entreprises, les « Sept Magnifiques » – les Gafam, auxquelles il faut ajouter Nvidia et Tesla –, ont vu leur cours en Bourse s’envoler. Leur performance boursière est à l’évidence corrélée à leurs initiatives en lien avec l’IA. L’exemple le plus frappant est celui de Nvidia. Le concepteur de puces graphiques disposait, sans le savoir, de la solution technologique la plus performante pour l’entraînement des Large Language Models (LLM), ce qui lui a permis de voir les commandes affluer depuis la mise à la disposition du public de ChatGPT en novembre 2022. Le 29 octobre 2025, l’entreprise franchira même le cap symbolique des 5 000 milliards de dollars en Bourse. En 2022, elle valait seulement 339 milliards de dollars, avant que l’engouement pour l’IA et la sortie de ChatGPT lui offrent d’être valorisée à 1 000 milliards dès mai 2023.

Le 12 janvier 2026, Alphabet, quant à lui, a dépassé 4 000 milliards de dollars de valorisation en Bourse le jour de l’annonce de son accord avec Apple pour intégrer Gemini dans l’iPhone. Alphabet valait moins de 2 500 milliards de dollars début 2025. Mais, en novembre 2025, Gemini 3 a été lancé et Alphabet a commencé à produire ses propres puces dédiées à l’IA, ce qui a renforcé, en même temps, la place de Google Cloud Platform. À cette occasion, Alphabet a donc doublé Microsoft, qui occupait la deuxième place derrière Nvidia en septembre 2025. Le groupe de Seattle était alors l’un des premiers bénéficiaires de la révolution liée à l’IA, en hébergeant l’IA d’OpenAI sur ses serveurs et en gérant pour elle les clients de ChatGPT, comme ceux de son offre Copilot, ainsi qu’en prenant en charge l’ensemble des besoins d’hébergement et de calcul grâce à sa branche Azure, deuxième acteur mondial du cloud computing derrière AWS d’Amazon.

Il y a donc une certaine logique à voir Nvidia, Alphabet, Microsoft et Amazon être en tête des valorisations sur la Bourse américaine : ces entreprises contrôlent toutes une partie des infrastructures qui font tourner l’IA et peuvent d’ores et déjà en facturer l’accès. D’ailleurs, selon FactSet, leur résultat en 2025 a crû en moyenne deux fois plus rapidement que celui des autres grandes entreprises américaines cotées. Reste que leur poids est colossal dans l’indice boursier des 500 plus grandes capitalisations américaines, le S&P 500 (qui liste les 500 entreprises les mieux cotées aux États-Unis sur les différentes places boursières). Les entreprises technologiques ont représenté, en effet, un tiers du S&P 500 en 2025, comme les entreprises en « .com », juste avant l’explosion de la bulle internet en 2000. S’ajoute à cette concentration de la valeur boursière une spécialisation très forte sur l’IA pour les entreprises technologiques les mieux valorisées, puisque sept des dix premières capitalisations du S&P sont des entreprises liées à l’IA, auxquelles il faut ajouter Apple. Les seules entreprises étrangères à cet univers technologique sont Berkshire Hathaway, qui investit dans Alphabet, et JP Morgan, qui est impliquée dans le financement d’OpenAI. Si l’on considère le Nasdaq 100 (l’indice des 100 plus grandes entreprises technologiques cotées), les « Sept Magnifiques » (avec Broadcom en huitième place) représentent, à elles seules, les deux tiers de l’ensemble de la capitalisation.

Le même phénomène se retrouve du côté des start-up de l’IA (entreprises non cotées). Elles bénéficient elles aussi, comme celles de l’internet dans les années 1990, de très généreuses valorisations. Le cas d’OpenAI est emblématique. Depuis qu’il a trouvé un accord avec Microsoft et s’est engagé résolument dans le développement de sa branche commerciale (voir supra), OpenAI a multiplié les partenariats en centaines de milliards de dollars. Révélé le 10 septembre 2025 à l’occasion de la présentation des résultats d’Oracle, un contrat de 300 milliards de dollars a été passé pour équiper OpenAI en capacité de calcul. Fin septembre 2025, donc deux semaines plus tard, un accord de 100 milliards de dollars entre OpenAI et Nvidia était signé. En octobre 2025, l’accord entre OpenAI et Microsoft s’est accompagné d’une commande de 250 milliards de dollars de capacités de calcul auprès de Microsoft. Or, pour l’instant, OpenAI perd de l’argent. Ses dépenses futures supposent donc, pour être remboursées, qu’OpenAI prenne en charge une très grande partie des services de l’IA appelés à se développer dans tout le tissu économique. OpenAI prévoit ainsi d’accroître ses revenus de 10 à 125 milliards de dollars en quatre ans, selon le site The Information. Le pari semble fou, même si OpenAI est parvenu en 2025 à tripler son chiffre d’affaires, passé de 6 à 20 milliards de dollars. Un phénomène semblable, qui permet des investissements massifs, et à l’évidence très risqués, se retrouve dans les autres start-up d’IA, puisque, durant les six premiers mois de l’année 2025, les start-up d’IA aux États-Unis sont parvenues à lever autant de fonds que pour toute l’année 2024, soit une croissance de 100 % des levées de fonds.

S’ajoutent à cette arrivée massive de fonds des modèles de financement de plus en plus atypiques. Ainsi, quand OpenAI signe un accord avec Oracle, cela ne lui coûte rien et Oracle enclenche à ses frais les dépenses pour le data center d’Abilene (qui coûte 40 milliards de dollars). OpenAI devra payer pour ses capacités à partir de 2028 seulement, sur la base d’un chiffre d’affaires qui devrait être très fortement développé, que rien, pourtant, ne garantit. Quand OpenAI s’entend avec Nvidia pour acheter des puces, il le rémunère en parts de société. Nvidia paye donc OpenAI pour qu’il puisse lui acheter ses propres puces. Là encore, le modèle des années 1990 était proche où les télécoms investissaient dans les start-up pour qu’elles inventent les applications qui rendraient leurs réseaux incontournables. Ce type de financement circulaire est prisé par Nvidia, la première capitalisation mondiale : outre OpenAI, Nvidia a investi dans Intel, dans xAI, dans Nokia, dans Mistral AI, dans Reflection AI. La Bourse finance donc les investissements dans l’IA qui justifient en Bourse une meilleure valorisation des sociétés investissant dans l’IA. Si un maillon de la chaîne craque, le système peut dès lors s’effondrer.

En définitive, les paris des investisseurs semblent de plus en plus risqués, et l’on constate depuis 2026 des stratégies qui limitent l’exposition trop forte des investisseurs aux sociétés américaines de l’IA. S’ajoutent à ces investissements de nature financière ceux, plus industriels, des Gafam, à l’exception d’Apple, qui dépensent des montants très élevés dans l’IA, notamment pour développer leurs capacités de calcul. Ainsi, Google, Apple, Meta (l’ex « f » de Facebook), Amazon et Microsoft envisagent d’investir plus de 400 milliards de dollars dans leurs data centers en 2026, après avoir déjà investi 365 milliards en 2025. En prenant en considération les « Sept Magnifiques », le montant grimpe à 650 milliards. Et ces investissements sont de plus en plus financés par de la dette, entraînant les banques dans le mouvement général. Ils tirent enfin la croissance de l’économie américaine (un quart de la croissance 2025 est liée à la construction de data centers). La question va donc très vite se poser de leur rentabilité, d’autant que ce type d’infrastructures, à l’inverse d’une grande partie des câbles internet des années 1990, sera très vite frappé d’obsolescence technologique, au moins pour les puces, quand la mise à disposition d’énormes ressources en électricité pourra toujours être valorisée. Derrière ces investissements énormes se profile donc un double pari des investisseurs : celui de l’émergence d’un oligopole dans l’IA, qui sera extrêmement rentable et qui permettra de surmonter les échecs liés à l’épuration du marché – comme ce fut le cas avec l’émergence des plateformes dans les années 2000, après l’explosion de la bulle internet ; le pari aussi d’une hausse à venir, grâce à l’IA, de la rentabilité des entreprises. Ce second pari est intimement lié au premier, le succès des « Sept Magnifiques » dépendant, en effet, de la capacité de l’IA à transformer de fond en comble le fonctionnement des entreprises, qui seront alors leurs clientes obligées.

Ces paris des investisseurs dessinent ainsi le futur avec l’IA : la promesse d’une transformation du monde du travail, de l’économie et de la société. Quand la question des effets de l’IA sur le monde du travail est posée, deux approches sont en concurrence. L’IA améliore à chaque fois la productivité, soit en prenant en charge des tâches répétitives et en libérant du temps de travail qualifié pour des missions plus complexes, jusqu’alors mal prises en charge ; soit en remplaçant les salariés pour les tâches répétitives, avec suppression de leur poste et non « mutation » des missions. Ce scénario-là est toujours nuancé : les postes supprimés seront remplacés par d’autres, plus adaptés à l’IA. C’est le discours, par exemple, de Microsoft, quand il supprime 15 000 postes entre mai et juillet 2025 alors que l’entreprise se porte parfaitement bien. Sur ces 15 000 postes, 9 000 concernent des commerciaux ne disposant pas des compétences techniques pour proposer aux clients de l’entreprise des solutions d’IA. Or, c’est le nouveau profil de l’entreprise. Selon son PDG, Satya Nadella, Microsoft passe « d’une usine à logiciels à un moteur d’intelligence ». Reste que Satya Nadella a, en même temps, indiqué en avril 2025 que « 20 à 30 % du code » des logiciels de Microsoft est désormais réalisé par l’IA. Les départs ne seront donc pas tous remplacés par des profils plus aguerris dans l’IA. D’autres entreprises sont d’ailleurs plus directes dans leur communication. Marc Benioff, le fondateur de Salesforce, leader mondial du CRM (customer relationship management) qui fabrique depuis toujours des logiciels, a confirmé que « l’IA réalise 30 à 50 % du travail chez Salesforce maintenant », donc qu’il peut se passer de programmeurs, après avoir déjà licencié 4 000 salariés dans le service client. Le scénario du pire se dessine donc : l’IA supprime des postes, parmi les mieux qualifiés de l’Ancien Monde, et ne les remplace pas véritablement. L’IA permet de diminuer drastiquement la masse salariale et, une fois remboursés les investissements consentis pour le déploiement de son infrastructure, elle permettra de faire croître très fortement la rentabilité des entreprises. C’est la logique qui a présidé au rachat par LBO (leverage buy-out) d’Electronic Arts, car les éditeurs de jeux vidéo AAA sont très fortement consommateurs de développeurs que l’IA peut en grande partie remplacer (voir infra). Les investisseurs y sont donc sensibles.

S’ajoute à cela un second pari des investisseurs, qui explique leur accord pour des investissements gigantesques dans l’infrastructure de l’IA. Ces investissements, pour être rentabilisés, devront se traduire par une capacité de facturation des services d’accès à l’IA auprès du plus grand nombre d’entreprises. C’est le modèle du marché du cloud computing trusté par Amazon, Microsoft et Alphabet. Or, le fonctionnement des LLM impose des infrastructures très gourmandes en capitaux, parce que gourmandes en puces et en énergie. Il devrait, dès lors, conduire à un oligopole, protégé par de gigantesques économies d’échelle, où un nombre limité de plateformes sera en mesure de faire payer un nombre élevé d’entreprises. Les profits iront donc aux nouvelles plateformes et pas à leurs utilisateurs. C’est, à l’évidence, le pari que font les investisseurs quand ils valorisent très fortement les « Sept Magnifiques ».

Sources :

  • Debès Florian, « La tech américaine multiplie les licenciements », Les Échos, 7 juillet 2025.
  • Goulard Hortense, « Too big too fail ? La course à l’IA et le risque d’une bulle », Les Échos, 26 août 2025.
  • Vergara Ingrid, « Intelligence artificielle : le spectre d’une bulle financière », Le Figaro, 29 août 2025.
  • Boone Joséphine, « Oracle gagne 100 milliards en Bourse et fait de Larry Ellison l’homme le plus riche de la planète », Les Échos, 11 septembre 2025.
  • Lentschner Keren, « À Wall Street, la concentration de valeur des Big Tech atteint un record historique », Le Figaro, 18 septembre 2025.
  • Debès Florian, « Nvidia prêt à investir 100 milliards de dollars dans OpenAI », Les Échos, 24 septembre 2025.
  • Benoît Guillaume, Chappron Corentin, Goetz Étienne, Rolland Sophie, « Dix symptômes qui témoignent de l’ébullition des marchés boursiers », Les Échos, 29 septembre 2025.
  • Godeluck Solveig, « Aux États-Unis, les entreprises licencient avant l’ère de l’IA », Les Échos, 29 octobre 2025.
  • Chappron Corentin, Touzani Samir, « Nvidia, première entreprise à passer les 5 000 milliards de capitalisation boursière », Les Échos, 30 octobre 2025.
  • Debès Florian, « Meta, Microsoft et Google doublent la mise dans l’intelligence artificielle », Les Échos, 31 octobre 2025.
  • Godeluck Solveig, « Les investissements colossaux dans l’IA inquiètent de plus en plus », Les Échos, 3 novembre 2025.
  • Mediavilla Lucas, « Pour défendre ses positions, Nvidia arrose de milliards de dollars l’écosystème de l’IA », Le Figaro, 6 novembre 2025.
  • Rolland Sophie, Boone Joséphine, « Bourses : les bons résultats de Nvidia n’effacent pas tous les doutes », Les Échos, 21 novembre 2025.
  • « Ce que nous ne savons pas des effets de l’IA », chronique de Patrick Artus, Les Échos, 8 décembre 2025.
  • Bouchaud Bastien, « Wall Street pris de vertige face aux montagnes de dette levées pour l’IA », Les Échos, 23 décembre 2025.
  • Pontiroli Thomas, « Le géant de Mountain View dépasse les 4 000 milliards de dollars en Bourse », Les Échos, 14 janvier 2026.
  • Chappron Corentin, Mignon Caroline, « Bourse : la tech américaine redescend de son piédestal », Les Échos, 19 janvier 2026.
  • Alcaraz Marina, « OpenAI a plus que triplé ses revenus sur un an », Les Échos, 21 janvier 2026.
  • Godeluck Solveig, « Les géants de la tech s’endettent massivement pour accélérer dans l’IA », Les Échos, 9 février 2026.