Vers des déserts médiatiques en France. La démocratie peut-elle survivre sans médias ?

« Je l’ai lu sur Facebook », quand l’information locale s’efface au profit de la rumeur

Issue d’une enquête réalisée par Kantar/ShoWhere pour Les Relocalisateurs et la Fondation Jean-Jaurès et menée auprès de 10 000 Français, le rapport collectif, coordonné par David Medioni, explore les liens qui se nouent entre la consommation des médias et les dynamiques démocratiques. Il analyse l’émergence des déserts médiatiques en France et les menaces pesant sur la viabilité du journalisme de proximité, en soulignant une corrélation directe entre la consommation d’information locale et l’engagement des citoyens dans la vie démocratique et associative. Les auteurs observent une polarisation politique croissante et une méfiance généralisée envers les élus, particulièrement dans les zones rurales délaissées. Face à la domination des réseaux sociaux et à l’érosion des modèles économiques traditionnels, l’étude valorise les innovations éditoriales afin de recréer du lien social. Le journalisme de solutions en est une, car, par ses enquêtes sur des initiatives concrètes, il tente de résoudre des problèmes sociétaux ou économiques (voir La rem n°32, p.58). Selon les auteurs, c’est aussi la presse régionale qui devrait être sauvegardée pour son rôle dans la protection des valeurs républicaines et dans la lutte contre la désinformation.

L’un des enseignements du rapport part d’un constat, qui semble se répéter dans de nombreux territoires, selon lequel la phrase « Je l’ai lu sur Facebook » devient la norme, supplantant la lecture du journal local ou encore l’écoute de la radio. Pour comprendre cette mutation, les auteurs se sont rendus dans deux villes représentant les extrémités du spectre de la consommation médiatique française. D’un côté, Beauvais, dans l’Oise, territoire de la grande périphérie francilienne où le lien avec les médias est distendu et, de l’autre, Quimper, dans le Finistère, championne de la consommation de presse et de l’engagement citoyen. L’enquête débute dans l’Oise, décrite comme une « France miniature » où l’information circule à grande vitesse, mais par des canaux détournés. L’information locale se propage désormais par un « amalgame fait de médias traditionnels, de sources citoyennes, d’émetteurs institutionnels et de pages Facebook souvent tenues par des curateurs de contenu amateurs ». Les auteurs citent des pages Facebook influentes comme « Nationale 2 Infos » ou « Groupe Oise-Infos », qui cumulent des dizaines de milliers d’abonnés et traitent principalement d’accidents et de faits divers. Ce nouvel écosystème pose un défi majeur : la viralité de la rumeur. Le reportage illustre ce phénomène par l’exemple d’une rumeur de « camionnette blanche » et d’une tentative d’enlèvement d’enfants au sud de Noyon. Bien qu’une main courante ait été déposée, l’affaire, amplifiée par les réseaux sociaux, relève davantage de la légende urbaine que du fait avéré. « On ne peut pas exactement parler de fake news […] et, en même temps, on sait dans le journalisme que cette histoire de camionnette est un serpent de mer », explique Nicolas Giorgi, chef d’édition du média local Actu Oise.

A contrario, dans le Finistère, où « la société fait corps avec son journal », la consommation de médias est parmi les plus fortes de France. Le maillage territorial de titres comme Le Télégramme ou Ouest-France reste dense, s’appuyant sur des réseaux de centaines de correspondants locaux qui assurent un « effet miroir essentiel pour montrer et refléter le fonctionnement de la société locale ». Les auteurs lient cette vitalité médiatique à une forte densité associative et à une culture du « faire avec l’autre ». Contrairement à l’Oise, perçue comme un territoire de flux et de périphérie, la Bretagne bénéficie d’une histoire et d’une géographie qui favorisent l’interdépendance locale et, par conséquent, une demande élevée d’information de proximité vérifiée. Toutefois, même dans ce bastion de la presse régionale, les auteurs soulignent la fermeture progressive des accès à l’information institutionnelle, notamment le lien avec les pompiers, la police ou encore la préfecture, qui contournent désormais les rédactions pour communiquer directement sur leurs propres réseaux sociaux, délivrant une information souvent incomplète et qui vient d’en haut. Cette « société de communication » empêche les journalistes d’exercer leur rôle de vérification et détériore leur relation avec le lectorat, qui les accuse parfois même de censure lorsqu’ils ne relaient pas immédiatement les informations diffusées par ces autorités sur Facebook.

Au-delà de la fracture territoriale, le reportage met en garde contre l’émergence de nouveaux périls. La transition numérique mal maîtrisée a laissé place à un paysage éclaté où des figures de l’infotainment concurrencent le journalisme d’investigation. Plus grave encore, l’intelligence artificielle et les ingérences étrangères menacent de transformer ces déserts médiatiques en terrains de manipulation massive comme en témoigne l’apparition de faux sites d’information locale, aux noms crédibles comme actubretagne.fr, lancés pour brouiller la frontière entre vérité et mensonge à l’approche des élections. Lorsque le journalisme de proximité recule, c’est la capacité collective à comprendre son environnement immédiat qui s’étiole, laissant le champ libre à la rumeur et à la polarisation. Et, comme le résume un journaliste local confronté à l’indifférence croissante d’une partie de la population, « pour le peu que tu t’y intéresses, Facebook te suffira largement ». Une phrase qui sonne comme un avertissement pour l’avenir de la cohésion sociale dans les territoires.

Vers des déserts médiatiques en France. La démocratie peut-elle survivre sans médias ?David Medioni (coord.), Fondation Jean-Jaurès, collection « Les Rapports », en partenariat avec Les Relocalisateurs, novembre 2025.