TikTok ne sera pas fermé aux États-Unis
Après des reports en série de la loi interdisant TikTok USA, Donald Trump a sauvé le réseau social aux États-Unis. Ses proches entrent au capital de la coentreprise qui est créée avec ByteDance pour gérer la version américaine de TikTok.
Lors de son premier mandat, Donald Trump avait ciblé TikTok, accusé de siphonner les données des Américains au bénéfice du redoutable concurrent chinois. En 2020, le président américain publiait deux décrets imposant à TikTok de céder ses activités aux États-Unis (voir La rem n°54bis-55, p.69). L’alternance en 2020, avec l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, aura donné un répit à TikTok. Si les décrets de Donald Trump ont été annulés, la volonté de mettre TikTok au pas persiste. En avril 2024, le Protecting Americans from Foreign Adversary Controlled Applications Act était voté, et entrait aussitôt en vigueur grâce aux décrets d’exécution signés par Joe Biden. Il impose par la loi la cession de TikTok USA à des investisseurs américains, ou alors sa fermeture, avant le 19 janvier 2025 (voir La rem n°71, p.77). TikTok cherchera à éviter le pire, en plaidant le free speech contre toute forme de censure des applications, allant jusqu’à la Cour suprême, le 10 janvier 2025. Las, la Cour suprême confirmera le bien-fondé des décrets Biden le 17 janvier 2025. Le 19 janvier 2025, TikTok disparaissait des magasins d’applications d’Apple et de Google aux États-Unis. Pour les utilisateurs de TikTok disposant déjà de l’application, toute mise à jour devenait impossible. Enfin, TikTok a lui-même suspendu ses services dès le samedi 18 janvier 2025, offrant un écran noir à ses utilisateurs.
Mais TikTok USA sera de nouveau sauvé par l’alternance politique. Opposé à TikTok lors de son premier mandat, Donald Trump est revenu à la Maison-Blanche en adversaire résolu de Meta et de son fondateur, Mark Zuckerberg, qui avait autorisé la fermeture de son compte après l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 (voir La rem n°61-62, p.51). Donald Trump préfère donc désormais TikTok, qui lui a été utile lors de sa campagne. Il réagit sur son réseau Truth Social dès le 19 janvier 2025, six jours après son investiture, et annonce qu’il va sauver TikTok. Le réseau social est présenté comme une alternative à la galaxie Meta par Trump, estimant même qu’il a contribué à sa réélection, alors que Facebook et Instagram seraient pétris de wokisme (voir La rem n°73-74, p.78). Populiste à souhait et conscient que la fermeture de TikTok pénalise ses 170 millions d’utilisateurs américains, Donald Trump propose une solution : une coentreprise entre ByteDance (le propriétaire chinois de TikTok) et des investisseurs américains. Il confirme également, dans la foulée de la fermeture de TikTok, qu’il s’apprête à publier un décret retardant de 90 jours l’entrée en application de la loi. « Welcome back », dira-t-il. Quatorze heures plus tard, l’application TikTok a rouvert aux États-Unis, le 19 janvier 2025, le jour même où la loi prévoyait sa disparition. Depuis, elle n’a jamais fermé parce que Donald Trump a tout fait pour sauver TikTok USA.
Un bon « deal » se profile alors, pour parler comme Donald Trump, puisque la vente, dont il se mêle, va impliquer ses proches soutiens. Dans un premier temps, la filiale américaine est évaluée à quelque 50 milliards de dollars, avec un accord à conclure au plus tard le 5 avril 2026. Le calendrier, cette fois-ci, ne sera pas favorable à TikTok. En relançant la guerre commerciale le 2 avril 2025 avec le « Liberation Day », Donald Trump interdit finalement tout accord avec la Chine sur TikTok USA. Fidèle à ses engagements, le président américain prolongera une deuxième fois le délai pour trouver un accord en suspendant, le 4 avril 2025, l’application de la loi pour 75 jours supplémentaires. Il faudra prolonger encore la suspension une troisième fois, avec le 17 septembre 2025 comme nouvelle date butoir.
Le calendrier va déraper de nouveau, mais, le 25 septembre 2025, un décret est enfin signé qui précise pour la première fois les conditions de la cession par ByteDance de TikTok aux États-Unis. Le principe de la coentreprise est conservé, mais ByteDance ne pourra prétendre qu’à une participation de 20 % du capital au maximum. Les 80 % de capital restant doivent être détenus par des investisseurs américains dont les principaux sont impérativement représentés au sein du conseil d’administration de TikTok USA. Le fil d’actualité ne sera pas modifié sur le réseau social, car la version américaine de TikTok bénéficiera d’une copie de l’algorithme chinois, isolée et activée depuis les États-Unis. Le décret est accompagné de messages de Donald Trump se congratulant d’une bonne discussion avec le président chinois Xi Jinping qui a donné son accord sur le principe. Entre-temps, le prix de vente de TikTok USA est tombé à 14 milliards de dollars, le « deal » devenant l’affaire du siècle pour les investisseurs américains qui parviendront à entrer à son capital. Il s’agira de proches ou d’alliés de Donald Trump.
Le 18 décembre 2025, les médias américains relayaient la conclusion d’un accord entre ByteDance et trois investisseurs pour créer la coentreprise TikTok USA, répondant ainsi aux exigences du Protecting Americans from Foreign Adversary Controlled Applications Act. Le 22 janvier 2026, ByteDance va confirmer la création de la coentreprise pour TikTok USA avec, pour principaux investisseurs, Silver Lake (qui participe aussi au LBO, leverage buy-out, sur Electronic Arts avec Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, voir infra), Oracle (son fondateur, Larry Ellison, est un soutien fervent de Donald Trump) et le fonds MGX (qui opère depuis Abu Dhabi), chacun prenant 15 % du capital de la nouvelle structure. Ils seront représentés au conseil d’administration de cette nouvelle structure, qui comptera sept membres, majoritairement américains. ByteDance y conserve une participation de 19,9 %, car le groupe chinois ne renonce pas pour autant au marché américain où il conserve ses activités commerciales, principalement le commerce en ligne et la vente de publicité. En revanche, TikTok USA sera chargé de gérer et de protéger les données des utilisateurs américains, de la modération des contenus sur le réseau social et de la gestion de la « copie » de l’algorithme chinois de TikTok. Oracle sera son partenaire pour l’hébergement et le contrôle de la gestion des données sur le sol américain. Avec TikTok USA, les amis de Donald Trump prennent donc la main sur TikTok, parachevant la mise sous tutelle des réseaux sociaux aux États-Unis. En effet, Elon Musk a déjà converti X à la révolution « Maga », même s’il prend désormais ses distances avec le président américain. Mark Zuckerberg est, de son côté, convaincu qu’une nouvelle époque s’annonce, qui lui permet de laisser libre cours à toutes les opinions sur ses réseaux sociaux, notamment celles de l’Amérique de Donald Trump, jusqu’ici trop réprimées selon lui. Il faudra un peu de recul pour savoir si le free speech américain sortira grand vainqueur de ces changements, ou si cette reprise en main des réseaux sociaux est l’amorce d’un étouffement programmé de la liberté d’expression dans la vieille démocratie américaine.
Sources :
- Goulard Hortense, « La Cour suprême des États-Unis ne sauvera probablement pas TikTok », Les Échos, 13 janvier 2025.
- « Donald Trump offre un sursis à TikTok, qui annonce relancer son application aux États-Unis », Les Échos, 20 janvier 2025.
- Lentschner Karen, « Donald Trump s’érige en sauveur de TikTok aux États-Unis », Le Figaro, 21 janvier 2025.
- Lentschner Karen, « TikTok planche sur une nouvelle application aux États-Unis », Le Figaro, 8 juillet 2025.
- Boitel Julien, « Donald Trump place ses proches au capital de TikTok aux États-Unis », Les Échos, 29 septembre 2025.
- « TikTok signe un accord et échappe à son interdiction aux États-Unis », libération.fr, AFP, 19 décembre 2025.
- « TikTok tourne officiellement la page de ses déboires judiciaires aux États-Unis », Les Échos, 26 janvier 2026.
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