Création audiovisuelle : le poids des plateformes se confirme, le rôle des chaînes reste essentiel
Hausse des investissements des plateformes au titre du décret SMAD, surinvestissement de Netflix dans la fiction, baisse de la contribution des chaînes linéaires, investissements revus à la baisse dans le cinéma pour Canal+… si les chaînes restent incontournables, leur poids relatif recule.
Le 7 novembre 2025, l’Arcom a rendu public son bilan 2024 des investissements dans la production audiovisuelle et cinématographique au titre des quotas de financement de la création. En tout, 1,61 milliard d’euros d’investissements ont été attribués de manière automatique à la production audiovisuelle et cinématographique française et européenne. En effet, les obligations d’investissement reposent sur une fraction du chiffre d’affaires réalisé en France l’année précédente. Le financement est donc automatique d’une année sur l’autre. Sa répartition atteste en revanche de l’état de santé et des choix stratégiques des acteurs. Ainsi, en 2024, le montant total des investissements est en progression de 1,5 %, un montant stable si on le rapporte à l’inflation. En revanche, cette hausse de l’investissement est totalement dépendante des « plateformes », c’est-à-dire les services de vidéo à la demande qui ont des obligations de financement au titre du décret SMAD (services de médias audiovisuels à la demande) du 22 juin 2021 (voir La rem n°60, p.92). La contribution de Netflix, Disney+, Amazon Prime, AppleTV+ ou encore celle de Crunchyroll est ainsi en hausse de 18 % sur un an, soit 397 millions d’euros, quand la contribution des chaînes passe de 1,25 milliard d’euros à 1,21 milliard d’euros (-3 %). Certes, les chaînes restent le premier acteur du financement de la production audiovisuelle et cinématographique en France, mais les plateformes en représentent désormais le quart tandis que, en 2020, avant le décret SMAD, leur investissement en France ne représentait que 21 millions d’euros.
À l’évidence, la politique française de mise à contribution des éditeurs au financement de la production audiovisuelle et cinématographique fonctionne, même si elle crée progressivement une dépendance, certes relative, aux plateformes américaines. En effet, sans elles, les investissements ne seraient pas en augmentation en 2024. Dans l’audiovisuel, cette tendance devrait se renforcer à l’avenir, et cela, pour plusieurs raisons.
La première d’entre elles concerne le vieillissement des audiences des chaînes de télévision, qui perdent donc progressivement de leur intérêt pour les annonceurs, quand les offres de vidéo en ligne permettent de mieux cibler les consommateurs et surtout de toucher des audiences plus jeunes, la « femme responsable des achats de moins de 50 ans » étant de plus en plus sur Netflix et de moins en moins sur les chaînes linéaires (voir supra).
La deuxième raison est particulière à la France qui, fortement endettée, exige des mesures d’économie de la part de ses acteurs publics, l’audiovisuel public étant concerné. France Télévisions, qui est le premier financeur de la création française avec un investissement de 520 millions d’euros en 2025, a ainsi annoncé des économies d’au moins 140 millions d’euros en 2026, sa dotation ayant depuis été amputée de 15 millions d’euros supplémentaires. France Télévisions finance d’abord la création audiovisuelle, ce qui fait de l’audiovisuel public le premier financeur de documentaires et le financeur d’une série sur trois en France. Dans l’animation, qui mélange films de cinéma et dessins animés pour la télévision, France Télévisions est le deuxième financeur derrière Canal+. Pour l’instant, seuls les investissements dans les séries sont concernés, France Télévisions ayant annoncé en décembre 2025 mettre en pause les tournages de ses téléfilms policiers dans les régions pour France 3, connus sous la franchise « Meurtre à… ».
La troisième raison est le dynamisme des investissements des plateformes, qui tend à pondérer le poids relatif des chaînes linéaires dans le financement de la création audiovisuelle. Ainsi, en 2024, selon l’Arcom, Netflix a investi dans les séries françaises au-delà de ses obligations, avec 200 millions d’euros en tout, un chiffre en hausse de 26 % sur un an, ce qui permet à Netflix de représenter à lui seul 69 % des investissements des services de streaming vidéo dans l’audiovisuel. Son investissement représente déjà la moitié de l’investissement de France Télévisions et dépasse celui de TF1 (182 millions d’euros).
La seule raison qui pourrait remettre en question cette tendance est le constat, dressé aux États-Unis et en Europe, d’une baisse de l’investissement des services de streaming vidéo dans les séries. Au premier semestre 2025, les budgets des commandes de séries et autres téléfilms de la part des plateformes américaines ont ainsi baissé de 24 % aux États-Unis et de 44 % en Europe de l’Ouest, selon Ampere Analysis. Toutefois, les obligations de financement introduites en 2021 avec le décret SMAD devraient permettre d’épargner en partie le marché français, d’autant que Netflix s’y avère assez dynamique. Il n’en demeure pas moins que les services de streaming vidéo sont en train de réduire leurs investissements dans les séries en baissant les budgets de production et les volumes produits, pour investir dans d’autres types de contenus, dont le sport. Ces baisses sont donc à nuancer : elles risquent de concerner d’abord les superproductions quand les séries françaises restent bon marché, tout en accédant progressivement à une reconnaissance internationale. Ainsi, les chiffres des ventes internationales de programmes audiovisuels révélés par le CNC et Unifrance pour l’année 2024 (209 millions d’euros en tout, + 3 %) attestent de l’importance des acquisitions de programmes par les services de streaming vidéo, qui représentent déjà 41 % des recettes à l’exportation, contre 31 % en 2023 et 11 % en 2015, au tout début du développement des offres de streaming vidéo (Netflix en streaming a été lancé en 2007, mais Disney+ a été lancé en 2019 aux États-Unis et en 2020 en France, voir La rem n°54, p.44). Dans l’animation, en revanche, la baisse des commandes des services de streaming américains se constate, avec des dépenses en baisse de 47 % en Amérique du Nord, l’animation ne représentant plus que 46 millions d’euros à l’export, soit une perte de 10 millions d’euros de ventes internationales en dix ans.
Dans le cinéma, la chronologie des médias confère un avantage certain aux acteurs qui financent le mieux la création. La chronologie des médias repousse ainsi le risque de désinvestissement. Toutefois, les nouveaux accords passés avec Canal+ et Disney+ redessinent déjà la répartition du financement, avec une place plus grande pour les plateformes américaines. Ainsi, en 2024, Canal+ a investi 216 millions d’euros dans le cinéma français, soit 49 % du total des dépenses, suivi par France Télévisions (15 %) et Netflix (13 %). Selon Les Échos, Netflix représenterait à lui seul 72 % de l’investissement des services de streaming vidéo dans le cinéma. Cette proportion va baisser du fait de la montée en puissance de Disney+, après ses nouveaux engagements de financement du cinéma français (voir La rem n°73-74, p.42). En effet, Canal+ a signé, le 3 mars 2025 avec les organisations du cinéma français (BLIC, BLOC et ARP), un nouvel accord dans lequel il s’engage à investir 480 millions d’euros entre 2025 et 2027 (150 millions d’euros en 2025, 160 millions en 2026 et 170 millions en 2027). En baisse par rapport au précédent accord, ces montants prennent en compte l’avantage conféré à Disney+ dans la chronologie des médias, mais n’empêchent pas Canal+ de rester le seul acteur véritablement incontournable dans le cinéma français.
Sources :
- Weichert David, « Canal+ et France Télévisions, mastodontes du financement de l’animation », boxofficepro.fr, 14 juin 2024.
- Alcaraz Marina, « Les géants du streaming freinent les commandes de séries », Les Échos, 22 août 2025.
- Canal+, « Le Groupe Canal+ signe un nouvel accord avec le cinéma français, confortant sa place historique de premier partenaire », communiqué de presse, canalplusgroup.com, 3 mars 2025.
- Vairet Florent, « L’audiovisuel français proche d’un record à l’international », Les Échos, 3 septembre 2025.
- Benedetti Valentini Fabien, « Les producteurs de séries inquiets face à un possible retournement du marché », Les Échos, 19 septembre 2025.
- « Contribution des services de télévision et de médias audiovisuels à la demande (SMAD) au développement de la production audiovisuelle et cinématographique au titre de l’année 2024 », Essentiel de l’Arcom, #25, 7 novembre 2025.
- Vairet Florent, « Le poids des plateformes américaines se renforce dans la création française », Les Échos, 10 novembre 2025.
- « Vu l’ampleur des économies à réaliser, il ne peut y avoir aucun tabou », interview de Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, par Alcaraz Marina, Barroux David, Benedetti Valentini Fabio, Gueugneau Romain, Les Échos, 14 novembre 2025.
- Benedetti Valentini Fabien, « France Télévisions met en pause ses polars régionaux », Les Échos, 5 décembre 2025.
- Achouch Virginie, « France Télévisions sous pression budgétaire : 180 M€ d’économies en 2026 », themedialeader.com, 23 janvier 2026.
- Benedetti Valentini Fabio, « Inquiétude des professionnels sur le budget de France Télévisions », Les Échos, 28 janvier 2026.
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