Médias d’information, pluralisme et journalisme à l’ère numérique

L’intelligence artificielle, force infrastructurelle au cœur des rédactions

Le rapport publié par l’Observatoire européen de l’audiovisuel analyse les profondes mutations du paysage médiatique européen à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle, en mettant en évidence l’érosion des modèles économiques traditionnels face à la domination des plateformes et des risques croissants pesant sur le pluralisme et l’indépendance éditoriale. Les auteurs s’intéressent tout particulièrement à la sécurité des journalistes, menacés par des pressions politiques, par des cyberattaques et par la précarité sociale accrue dont ils sont victimes. Le rapport souligne également les lacunes réglementaires concernant la transparence de la propriété des médias. Dans ce domaine, la réglementation est fragmentée et inégale selon les pays, créant des risques élevés liés à l’opacité des structures et à l’ingérence politique. L’égalité des genres, quant à elle, demeure un objectif lointain, comme en témoignent la sous-représentation constante des femmes aux postes de direction et les inégalités salariales persistantes au sein des rédactions. Les auteurs appellent à une harmonisation législative en Europe pour « protéger le journalisme en tant que pilier fondamental de la démocratie ».

Parmi les douze auteurs ayant participé à la rédaction de ce rapport, Theresa Josephine Seipp – chercheuse à l’Institut de droit de l’information (IViR) de la Faculté de droit de l’université d’Amsterdam – décrit « les répercussions négatives et positives de l’intelligence artificielle dans le journalisme », analysant comment cette technologie, devenue une « force infrastructurelle », redéfinit les pratiques éditoriales et la relation au public. L’usage et le rôle de l’IA dans le journalisme imprègnent dorénavant « toutes les étapes du processus de production de l’information, depuis la collecte et la production jusqu’à la distribution et la personnalisation de l’information ». Dans un contexte de média d’information, l’IA « prend généralement la forme de systèmes informatiques “spécialisés” qui se concentrent sur des tâches et des problèmes spécifiques habituellement associés aux capacités humaines ».

Si l’intégration croissante de l’IA permet d’accélérer la production et de réaliser des économies substantielles, le rapport souligne que ces gains d’efficacité ne sont pas sans risque pour l’intégrité de l’information. L’usage d’outils d’analyse pour organiser les articles peut involontairement prioriser les contenus à sensation plutôt que répondre à l’intérêt général, déplaçant ainsi les priorités journalistiques vers une logique de popularité et de clic. Plus inquiétant encore, l’opacité de ces systèmes, souvent qualifiés de « boîtes noires », ainsi que leur dépendance à des données biaisées risquent d’amplifier les discriminations, de marginaliser les voix minoritaires et de menacer l’autonomie éditoriale face à des fournisseurs technologiques externes. Cette automatisation porte également en germe une déqualification des journalistes, notamment les plus jeunes qui, privés des tâches routinières à travers lesquelles s’acquièrent les fondamentaux du métier, risquent de voir s’amenuiser les opportunités d’apprentissage indispensables à un journalisme d’enquête de qualité. À ces risques internes s’ajoute une érosion de la confiance du public, exacerbée par la crainte des fausses informations et de la manipulation. La question des ressources accentue également ces fragilités, puisque les grands organes d’information, disposant des moyens nécessaires pour développer leurs propres systèmes d’IA et pour négocier avec les fournisseurs de technologies, jouissent ainsi d’un avantage concurrentiel croissant sur les rédactions locales et régionales, contraintes de s’en remettre à des solutions tierces dont elles maîtrisent rarement les paramètres. Cette « fracture algorithmique » menace la viabilité du journalisme de proximité, pourtant essentiel au lien démocratique entre les citoyens et leurs institutions.

Pourtant, l’auteure ne cède pas à un pessimisme technophobe. Elle rappelle ainsi que l’IA, à condition d’être bien encadrée, pourrait devenir un moteur permettant de stimuler l’innovation dans les tâches routinières, comme la traduction ou l’analyse de données financières complexes, libérant ainsi du temps pour le travail d’enquête. Les nouvelles formes de journalisme interactif et la personnalisation des contenus offrent, par ailleurs, des opportunités pour renouer avec des publics plus jeunes, à condition que ces outils servent à enrichir l’expérience sans rompre le lien humain indispensable à la confiance. Cela implique de redéfinir notre rapport à l’automatisation en gardant à l’esprit que l’objectif n’est pas de rejeter l’IA mais de garantir son maintien au service des valeurs journalistiques « sans se substituer au discernement humain et à la nuance nécessaire à la compréhension de l’actualité ». Sur le plan réglementaire, Theresa Josephine Seipp souligne que les exigences de transparence actuellement prévues par le règlement européen sur l’IA (voir supra) restent insuffisantes au regard des attentes du public, qui réclame des informations substantielles sur les capacités, les limites et la fiabilité des systèmes utilisés. Des normes plus ambitieuses, associant encadrement législatif et régulation professionnelle, apparaissent dès lors indispensables pour préserver l’intégrité du journalisme à l’ère de l’automatisation.

Médias d’information, pluralisme et journalisme à l’ère numérique,
Maja Cappello (éd.), IRIS, Observatoire européen de l’audiovisuel, Conseil de l’Europe, Strasbourg, décembre 2025.