OpenAI devient une entreprise à mission et normalise ses relations avec Microsoft
Après l’éviction sans lendemain de Sam Altman à la tête de ChatGPT en novembre 2023, deux ans ont été nécessaires pour qu’OpenAI et Microsoft trouvent les clés d’un accord qui permet à OpenAI de devenir une entreprise presque comme les autres.
Créée en 2015, la structure OpenAI est, depuis ses origines, atypique. Elle ambitionne de développer l’IA générale, qu’elle qualifie ainsi : « un système largement autonome dont les performances sont supérieures à celles des humains pour la plupart des tâches ayant une valeur économique ». Cette super-IA doit être sûre et mise au service de l’humanité. D’ailleurs, les fondateurs du projet OpenAI sont des technologues futuristes (voir La rem n°65-66, p.107) : on y trouve Elon Musk et Peter Thiel, déjà associés dans PayPal ; Reid Hoffman, qui a créé LinkedIn ; Greg Brockman, ex-directeur technique de Stripe, qui sera le premier président d’OpenAI ; enfin, Sam Altman, qui s’est fait connaître à la tête de l’incubateur Y Combinator, avant de devenir PDG d’OpenAI… et d’y insuffler son esprit entrepreneurial.
En effet, au-delà de la recherche devant conduire à l’IA générale, il faut bien faire tourner les processeurs qui servent à entraîner et à utiliser l’IA générative, celle qui a été révélée au grand public avec la mise à disposition de ChatGPT en novembre 2022. Sam Altman va donc réorganiser OpenAI. La structure va cesser d’être une organisation à but non lucratif pour se doter, en 2019, d’une filiale commerciale, OpenAI LP. Cette filiale a une visée économique, même si sa nature est particulière, OpenAI étant une société à but lucratif plafonné. Elle permet notamment d’accueillir des investisseurs à son capital, qui pourront ainsi financer le développement d’OpenAI dans son ensemble. Les premiers investisseurs, ceux qui ont misé les montants les moins élevés, avant que ne s’envole la valorisation de l’entreprise, ne peuvent pas récupérer plus de cent fois leur mise, tandis que les investisseurs ultérieurs ont un multiple de valorisation encore plus limité (mais sur des montants plus élevés). Ce montage est supervisé par la fondation OpenAI et par un conseil d’administration où les investisseurs dans OpenAI LP ne sont pas représentés. Ceux qui financent OpenAI n’ont donc pas leur mot à dire. Pourtant, il ne s’agit pas d’acteurs dépourvus d’intérêt pour l’IA ou pour leur retour sur investissement.
Suite à la création d’OpenAI LP, Microsoft a ainsi pu investir 1 milliard en 2019, 2 milliards en 2021, encore 10 milliards en 2023, soit 13 milliards en tout, la plupart du temps en capacité de calcul, et détenir ainsi 49 % des parts de la filiale OpenAI LP. D’autres fonds sont également entrés au capital d’OpenAI LP, comme Thrive Capital, ou encore de Tiger Global Management. Aucun d’entre eux n’a pu être représenté au conseil d’administration, mais tous ont compté sur le développement des offres commerciales d’OpenAI LP pour espérer un jour un retour sur investissement. Sur ce point, Microsoft, qui est le premier investisseur d’OpenAI, a quand même sécurisé son investissement. En effet, Microsoft dispose du droit de commercialiser en exclusivité l’interface de programmation de ChatGPT et d’intégrer les innovations de ChatGPT à ses propres services (GitHub en 2021, Office depuis 2023, dans leur version avec IA sous la marque Copilot). L’affaire est potentiellement lucrative si ChatGPT se développe, si OpenAI continue de faire la course en tête dans l’intelligence artificielle, si les équipes d’OpenAI restent par conséquent motivées et dirigées par leur PDG depuis toujours, Sam Altman. Microsoft en tire à l’évidence des bénéfices indirects, le succès d’OpenAI alimentant le succès de Copilot et augmentant la charge de travail d’Azure, les serveurs de cloud de Microsoft. En effet, dans l’accord avec Microsoft, OpenAI recourt à Azure par défaut, cette consommation de capacités de calcul étant, par ailleurs, valorisée à travers de l’investissement de Microsoft au sein d’OpenAI. Mais ce bel équilibre a été brutalement remis en question le 17 novembre 2023 quand le conseil d’administration d’OpenAI a décidé de renvoyer Sam Altman sur le champ, avec pour seul motif le reproche d’une absence de sincérité.
La décision fut lourde de conséquences. La première d’entre elles fut l’effondrement des perspectives d’OpenAI. En effet, dans l’IA, l’intelligence des équipes compte finalement plus que les puces. Sam Altman étant soutenu par ses équipes, très vite celles-ci ont fait part de leur mécontentement, avec 95 % des salariés qui ont menacé de démissionner et dénoncé des « actions qui mettent en danger notre travail, notre mission et notre entreprise ». À l’évidence, les équipes soutiennent les choix pro-business de Sam Altman. Les enjeux sont importants, en effet. Juste avant d’être renvoyé, Sam Altman avait négocié avec Thrive Capital une offre publique de rachat d’actions des salariés d’OpenAI – un moyen pour ces derniers d’être rémunérés très largement pour leur travail dans la start-up, l’offre publique valorisant alors OpenAI à quelque 86 milliards de dollars. Face à cela, les inquiétudes du conseil d’administration sur une trop grande priorité donnée aux affaires, au détriment donc de la recherche altruiste de l’intelligence artificielle générale, n’ont finalement pas pesé bien lourd. S’ajoutent enfin des démissions hautement symboliques, en soutien à Sam Altman. Ce sera le cas immédiatement pour Greg Brockman, le président du conseil d’administration, opposé à la décision des autres membres et démis de son titre par la même occasion. Ce sera le cas également de certains des plus hauts cadres de l’entreprise, dont Jakub Pachocki, qui a développé ChatGPT 4 et venait d’être promu directeur de la recherche.
Mais c’est surtout du côté des investisseurs dans OpenAI que la pression fut forte, comme l’étaient, du reste, les enjeux. Le samedi 18 novembre 2023, le lendemain du renvoi de Sam Altman, Thrive Capital annonçait suspendre son offre de rachat d’actions, plaçant les salariés au cœur du conflit entre Sam Altman et le conseil d’administration d’OpenAI. Microsoft avait le plus à perdre à cause de ses investissements dans OpenAI et de l’accès à ses technologies. Sa priorité fut d’empêcher Sam Altman de partir dans une entreprise d’IA concurrente, soit en lui permettant de retrouver son poste à la tête d’OpenAI, soit en le recrutant directement. La deuxième solution étant la plus rapide à mettre en œuvre, elle a mobilisé d’emblée Satya Nadella, le PDG de Microsoft. Le lundi 20 novembre 2023, Microsoft annonçait le recrutement de Sam Altman et de Greg Brockman, ainsi que celui de plusieurs chercheurs d’OpenAI, en charge de créer « une nouvelle unité dédiée à la recherche en intelligence artificielle ». À défaut de sécuriser son accès aux technologies d’OpenAI, Microsoft prenait alors le contrôle de sa matière grise, sans aucun risque par ailleurs de poursuite antitrust. Dans la foulée, 500 des 770 des salariés d’OpenAI publiaient une lettre ouverte dans laquelle ils menaçaient de démissionner pour rejoindre Microsoft. Parmi les signataires, Ilya Sutskever, à l’origine du renvoi de Sam Altman, qui avouait alors regretter sa décision. La donne allait donc pouvoir changer. Le mardi 21 novembre 2023, le conseil d’administration annonçait « un accord de principe pour que Sam Altman revienne chez OpenAI en tant que PDG ». Greg Brockman était également réintégré. Mais le précédent a laissé des traces. Le conseil d’administration a depuis été remanié, avec l’entrée en son sein de figures pro-business. Et Sam Altman a pu mener à bien sa stratégie de remise à plat de la structure d’OpenAI.
Cette remise à plat a dû se faire avec Microsoft, échaudé par les « événements » de novembre 2023. Microsoft a été également confronté à un autre problème, spécifique à ChatGPT. En effet, l’IA d’OpenAI est très gourmande en capacité de calcul pour son entraînement, mais aussi pour son fonctionnement quotidien quand elle est intégrée dans Copilot. Microsoft a donc repensé sa stratégie d’exclusivité, notant dès 2023 que des modèles d’IA spécialisés, plus petits, suffisaient largement à prendre en charge de nombreuses tâches (voir, sur ce sujet, la publication des équipes de recherche de Microsoft, « Textbooks are all you need », présentant le petit modèle d’IA maison, Phi, qui sera intégré dans Copilot en 2025 dans sa version 4). Microsoft a également mis en place une stratégie de diversification parmi ses fournisseurs de solutions IA pour limiter sa dépendance à OpenAI. Le groupe a noué un partenariat avec Mistral en février 2024. Il a financé Inflection AI en mars 2024 pour 650 millions de dollars afin de disposer de ses solutions d’IA, en même temps que Microsoft a recruté l’essentiel des cadres de la start-up. Enfin, en octobre 2024, Claude (Anthropic) a été proposé dans GitHub Copilot, ce qui inaugurait un mouvement plus large d’AI à la demande, Microsoft multipliant les partenariats pour apporter à ses utilisateurs les solutions qui peuvent le mieux leur convenir, même si le groupe reste le distributeur exclusif de ChatGPT. Le groupe s’est ainsi donné les moyens de négocier avec Sam Altman pour valoriser correctement ses investissements dans OpenAI, tout en conservant son accès aux technologies de la start-up.
De son côté, Sam Altman a très vite su que le changement de structure d’OpenAI allait conditionner la possibilité d’assurer un avenir à son entreprise, au moins tel qu’il l’a imaginée. En effet, depuis son retour à la tête d’OpenAI, il multiplie les annonces d’investissement dans de nouvelles capacités de calcul (1 400 milliards de promesses d’investissement annoncées jusqu’en 2032, principalement aux États-Unis), au risque d’ailleurs de créer une « bulle IA » (voir infra). Il multiplie aussi les lancements de nouveaux services liés à ChatGPT, ambitionnant de transformer le chatbot en plateforme, capable de prendre en charge une gamme très large de services, qui vont de la recherche au e-commerce, du codage aux conversations sociales. Tous ces projets, tous ces investissements nécessitent de trouver des fonds. Or, les nouveaux investisseurs ne veulent plus entendre parler de l’ancienne organisation, où un conseil d’administration étranger à leurs priorités pouvait décider de l’avenir de la société contre l’intérêt de ses actionnaires. Ainsi, le 31 mars 2025, SoftBank et OpenAI ont officialisé un accord d’investissement de 40 milliards de dollars, porté principalement par Softbank et complété par d’autres investisseurs, mais cet accord se fait sous conditions. Seuls 10 milliards sont versés immédiatement, le reste du versement étant conditionné au changement de statut d’OpenAI. Un accord avec les premiers investisseurs, en particulier Microsoft, est donc devenu absolument nécessaire, les négociations ayant abouti le 28 octobre 2025.
L’accord entre Microsoft et OpenAI valorise l’entreprise à 500 milliards de dollars. Les investissements de Microsoft dans OpenAI représentent 27 % des parts de la société, soit 135 milliards de dollars. Pour ce faire, OpenAI va devenir une société d’utilité publique, une public benefit corporation, sous le nom d’OpenAI Group PBC. Ce statut a déjà été choisi par xAI ou encore par Anthropic. Suscité par l’État du Delaware, il permet d’afficher une mission d’utilité publique tout en versant des dividendes aux actionnaires sans que ces derniers soient plafonnés. Enfin, il rend possible les introductions en Bourse, un moyen à terme pour OpenAI de lever les fonds nécessaires à ses gigantesques besoins de financement. En contrepartie, Microsoft accepte de ne plus être le fournisseur exclusif de capacités de calcul pour OpenAI (Microsoft disposait d’un droit de préemption), même si l’accord prévoit un engagement sur l’achat par OpenAI de 250 milliards de puissance de calcul à Microsoft. OpenAI pourra travailler également avec d’autres entreprises pour amplifier ses offres d’IA, même si les innovations de ChatGPT devront être proposées d’abord à Microsoft jusqu’en 2032.
C’est là une nouveauté. Jusqu’alors, OpenAI était lié à Microsoft le temps de développer l’IA générale, Microsoft percevant dans cet entre-deux une rémunération pour la commercialisation de ChatGPT. Désormais, si OpenAI développe l’IA générale avant 2032, l’accès de Microsoft aux innovations d’OpenAI sera quand même garanti, mais OpenAI gagnera son indépendance commerciale. La notion d’IA générale reste donc essentielle dans le contrat, et il faudra que les deux entreprises s’entendent sur sa définition – Satya Nadella ayant déjà indiqué qu’il n’y a d’IA générale qu’à partir du moment où l’IA apporte des réponses argumentées auxquelles « vous pouvez vous fier à 99,99, voire 99,999 % ».
Les conséquences de l’accord ont été immédiates. En novembre 2025, OpenAI a signé un contrat de fourniture de puissance de calcul avec Amazon Web Services (AWS) pour 38 milliards de dollars. Toujours en novembre, Microsoft a annoncé participer à la nouvelle levée de fonds d’Anthropic, le concurrent de ChatGPT, qui sera commercialisé avec ChatGPT auprès des entreprises qui font appel au cloud d’Azure.
Sources :
- Alcaraz Marina, « Microsoft intègre l’IA à ses logiciels de bureautique », Les Échos, 20 mars 2023.
- Marchand Leïla, « Qui contrôle OpenAI ?
Pas Microsoft, assure Satya Nadella », Les Échos, 19 mai 2023. - Gunasekar Suriya, Yi Zhang, Aneja Jyoti, et al., « Textbooks are all you need », Cornell University, Ithaca (NY), October 2, 2023. https://arxiv.org/abs/2306.11644.
- Woitier Chloé, « Le sort du “père de ChatGPT” chez OpenAI déchire l’industrie de l’intelligence artificielle », Le Figaro, 20 novembre 2023.
- Goulard Hortense, « Tempête à la tête d’OpenAI,
le champion de l’intelligence artificielle », Les Échos, 20 novembre 2023. - Woitier Chloé, « Microsoft ressort encore plus fort dans l’IA après la crise chez OpenAI », Le Figaro, 21 novembre 2023.
- Marchand Leïla, « Microsoft reprend l’avantage dans l’IA en recrutant Sam Altman », Les Échos, 21 novembre 2023.
- Woitier Chloé, « Le retour de Sam Altman préfigure un big bang chez OpenAI », Le Figaro, 23 novembre 2023.
- Marchand Leïla, Turban Paul, « Sam Altman reprend les rênes d’OpenAI qui espère tourner la page de la crise », Les Échos, 23 novembre 2023.
- Boone Joséphine, « Microsoft veut s’émanciper d’OpenAI », Les Échos, 26 décembre 2024.
- Debès Florian, « OpenAI et Microsoft se rapprochent d’un accord stratégique historique », Les Échos, 15 septembre 2025.
- Mediavilla Lucas, « Après des mois de conflit larvé, Microsoft prend 27 % d’OpenAI », Le Figaro, 29 octobre 2025.
- Boone Joséphine, « Microsoft et OpenAI scellent une alliance historique à 135 milliards », Les Échos, 29 octobre 2025.
- Debès Florian, « L’IA générale au cœur de toutes les attentions », Les Échos, 30 octobre 2025.
- Laghrari Mehdi, « OpenAI signe un partenariat de 38 milliards de dollars avec Amazon », Les Échos, 4 novembre 2025.
- Debès Florian, « Microsoft se rêve en carrefours de l’IA avec OpenAI et Anthropic », Les Échos, 25 novembre 2025.
- Lentschner Keren, Mediavilla Lucas, « Trois ans après l’arrivée de ChatGPT, OpenAI s’est transformé en une entreprise tentaculaire aux ambitions gargantuesques », Le Figaro, 28 novembre 2025.
- Boone Joséphine, « ChatGPT : trente-six mois pour faire d’OpenAI le phare de la tech », Les Échos, 28 novembre 2025.
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