Musique : mouvements stratégiques à l’ère de l’IA
Offre de Bill Ackman sur Universal Music Group, fusion de BMG et Concord : les grandes manœuvres autour des géants de la musique préparent la reconfiguration du marché à l’ère des réseaux sociaux et de l’IA.
Plusieurs annonces récentes témoignent d’une évolution rapide du marché de la musique enregistrée. Sauvé dans les années 2010 par l’essor du streaming payant, il est désormais confronté à l’arrivée de l’IA générative, qui pourrait bien s’avérer un pharmakon – poison et remède à la fois. Poison, parce que l’IA engendre une multiplication exponentielle des titres générés automatiquement, ce qui a conduit les majors à porter plainte contre les sociétés d’IA spécialisées dans la musique, qui exploitent les catalogues existants sans autorisation. Remède aussi, parce que ces mêmes sociétés ont finalement accepté de travailler avec les majors, Udio s’étant accordée avec Universal Music et Warner Music, cette dernière ayant signé aussi avec Suno (voir La rem n°76, p.73). Poison encore, parce que l’augmentation de l’offre pénalise les artistes, qui récupéreront une part moindre des revenus issus du streaming. Remède, parce que l’IA offrira un moyen plus efficace d’identifier les morceaux ailleurs que sur les sites de streaming, notamment sur les réseaux sociaux, engendrant ainsi une meilleure valorisation des droits. Le pire et le meilleur peuvent advenir, et ceux qui sauront exploiter les perspectives offertes par l’IA seront les grands vainqueurs du changement annoncé de la configuration des marchés. Les opérations actuelles en témoignent.
Le 7 avril 2026, l’activiste Bill Ackman a tenté de changer la donne dans le monde des majors en proposant de racheter la première d’entre elles, Universal Music Group (UMG, avec 30 % du marché mondial en 2025, devant Sony Music avec 23 % et Warner Music avec 16 %). L’offre est très particulière. Il ne s’agit pas de fusionner des actifs musicaux, mais de permettre une cotation rapide d’UMG à New York plutôt qu’à Amsterdam. L’offre est d’ailleurs non engageante, donc elle n’a pas nécessairement vocation à se réaliser mais sert plutôt à peser sur les décisions stratégiques concernant UMG.
Bill Ackman est entré au capital d’UMG à hauteur de 10 % en 2020, en même temps que Tencent, quand Vivendi a ouvert une première fois le capital de la major. En 2021, UMG sera introduite à la Bourse d’Amsterdam alors que le marché du streaming s’envole, offrant à ses actionnaires une valorisation généreuse, puisque la valeur en Bourse d’UMG passera la barre des 50 milliards d’euros. À l’époque, Vivendi passe la main, même s’il conserve 13,43 % d’UMG. De son côté, le groupe Bolloré, principal actionnaire de Vivendi, récupère 18,5 % du capital d’UMG. Ensemble, ils détiennent encore aujourd’hui 28 % du capital de la major. Sauf qu’entre 2021 et 2026 le cours va fortement baisser. Fin 2022, ChatGPT est lancé.
En 2024 et 2025, la musique générée par IA envahit les services de streaming. Quand Bill Ackman fait son offre, UMG ne vaut plus que 30 milliards d’euros en Bourse, après avoir perdu l’essentiel de sa valorisation l’année précédente. Pourtant, l’offre de Bill Ackman est de 55 milliards d’euros, revenant à la valorisation la plus haute jamais atteinte par UMG en Bourse et représentant une prime de 78 % par rapport au cours de l’action le jour de l’annonce. Le potentiel d’UMG serait donc sous-évalué. C’est le message porté par Bill Ackman à travers son fonds d’investissement Pershing Square Holdings. Il reproche aux actionnaires, donc à Vivendi et à Vincent Bolloré, de ne pas exploiter pleinement les moyens d’UMG pour se développer, probablement parce que trop peu sensibles aux dynamiques du marché américain. En cotant UMG à New York, l’opération doit permettre d’attirer de nouveaux investisseurs et de mieux valoriser le potentiel d’UMG sur le premier marché de la musique au monde, sachant qu’UMG gère des artistes comme Taylor Swift, Lady Gaga, Kendrick Lamar ou Billie Eilish, des superstars américaines. Afin de coter très vite UMG à New York, Bill Ackman a proposé une fusion, une Spac (Special Purpose Acquisition Company), avec Pershing Square. L’offre repose sur une partie en actions (0,77 action de Pershing Square pour 1 action UMG) et sur une rémunération de 5,05 euros par action, soit un total de 9,4 milliards d’euros reversé aux actionnaires. Cette opération, en apparence financière, n’a pas eu de suite à court terme, Vivendi et le groupe Bolloré n’ayant pas confirmé leur soutien. À vrai dire, Bill Ackman avait poussé le projet de cotation à New York lorsqu’il était au conseil d’administration de Vivendi, dont il a démissionné en 2025 après avoir ramené sa participation à 4,7 % du capital d’UMG. Avec cette proposition, Bill Ackman indique qu’il ne se désintéresse pas d’UMG, mais qu’il compte désormais faire pression, en tant qu’actionnaire, sur son conseil d’administration. L’opération souligne enfin un point essentiel : des mouvements stratégiques sont attendus sur le marché nord-américain, dont UMG pourra profiter s’il intègre le New York Stock Exchange. Parmi ces possibles mouvements stratégiques, l’accès sécurisé aux droits et à la création originale pour les nouveaux acteurs de l’IA et pour les réseaux sociaux sont au centre de l’attention, et il s’agit dans les deux cas d’acteurs américains, jamais européens.
Une autre opération est venue ensuite rappeler l’importance nouvelle pour le marché de la musique de l’écosystème numérique états-unien. Le 28 avril 2026, BMG (Bertelsmann Music Group, détenu par le groupe éponyme) et Concord Music ont annoncé leur fusion, BMG prenant le contrôle de la nouvelle entité avec 67 % du capital moyennant un apport de 1,16 milliard de dollars. Cette fusion renforce BMG sur le marché américain de l’édition et de la gestion de droits où Concord a fortement investi depuis 2020, avec 3 milliards de dollars dépensés notamment dans l’achat de catalogues, dans à peu près tous les genres musicaux. L’opération témoigne d’un mouvement de consolidation dans l’édition musicale, où les catalogues ont tous retrouvé leur intérêt grâce au streaming audio, qui valorise les anciens titres. Mais, plus fondamentalement, elle fait émerger un nouveau géant sur le marché. BMG et Concord fusionnés vont représenter, si l’opération est validée par les autorités de la concurrence, un ensemble de quelque 2,2 milliards de dollars de chiffre d’affaires. Certes, c’est encore moins que Warner Music, le numéro trois du secteur, qui a réalisé un chiffre d’affaires de 6,7 milliards de dollars en 2025. En revanche, le groupe fusionné et Warner Music auront une valorisation presque identique, le secteur de l’édition étant plus porteur, soit 12,4 milliards d’euros pour BMG et 14,6 milliards pour Warner. Le nouveau BMG s’impose donc comme la quatrième et la plus petite des majors, signant le retour de Bertelsmann dans la cour des grands.
En effet, frappé par le piratage, Bertelsmann s’était séparé de BMG Music Publishing, vendu à Universal en 2007, et de BMG Music, vendu à Sony Music en 2008 (voir La rem n°8, p.39). Ses activités, à l’époque résiduelles, ont ensuite été développées dans BMG Rights Management, qui rachètera patiemment catalogue après catalogue (1,5 milliard de dollars ont été dépensés en 2024-2025). Aujourd’hui, elles permettent au groupe allemand de redevenir un acteur central de la musique, mais là encore grâce au marché américain. Le siège mondial du nouvel ensemble sera, de fait, basé aux États-Unis, à Nashville. La taille, à l’évidence, sera l’occasion, pour Bertelsmann, de mieux négocier avec les services de streaming, les réseaux sociaux et les services d’IA.
Sources :
- Vairet Florent, « L’activiste Bill Ackman prêt à s’offrir Universal Music pour 55 milliards », Les Échos, 8 avril 2026.
- Vergara Ingrid, « L’étonnante offre à 56 milliards d’euros du fonds de Bill Ackman sur Universal Music », Le Figaro, 8 avril 2026.
- Vairet Florent, « Le projet d’OPA qui pourrait tout changer chez Universal Music », Les Échos, 15 avril 2026.
- Grasland Emmanuel, « BMG et Concord fusionnent pour former un nouveau géant mondial de la musique », Les Échos, 29 avril 2026.
- Vergara Ingrid, « L’audacieux pari du géant Bertelsmann dans la musique », Le Figaro, 30 avril 2026.
- « Fusion BMG Concord : naissance d’une quatrième major », rollingstone.fr, 1er mai 2026.
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