Musique : les majors jouent la carte de la création avec IA

Premiers succès de la musique générée par IA auprès des internautes, nouveaux outils et nouveaux services… les majors s’accordent avec les start-up de génération de musique par IA pour développer un nouveau marché de la création musicale, et avec Spotify pour distribuer les titres générés avec IA.

La musique générée par IA s’est popularisée très vite. Le service de streaming audio Deezer, qui fait preuve de transparence en la matière, permet de documenter cette envolée des titres générés par IA. Pour la seule année 2025, leur volume a triplé : les titres générés par IA représentaient 10 % des nouveaux titres mis en ligne début 2025, 18 % en avril 2025, 28 % en septembre 2025, 34 % en novembre, soit un tiers des nouveaux contenus mis à disposition. À l’occasion de cette révélation, le 12 novembre 2025, Deezer communiquait également d’autres chiffres, tirés d’une étude commandée à Ipsos auprès de 9 000 personnes dans huit pays : 97 % des interrogés ne parviennent pas à faire la différence entre la musique générée par IA et la musique créée par des humains. Sans surprise, les titres générés par IA peuvent donc rencontrer le succès, à l’instar de « Dust on the wind », écouté 3 millions de fois sur Spotify à l’été 2025, un titre généré par IA et « sorti » par un groupe imaginaire, The Velvet Sundown. Or, ce même groupe a une certaine réalité, grâce à l’IAG, puisqu’il a sorti trois albums pendant l’été.

Cette vague de la musique générée par IA ne peut pas être arrêtée, car la technologie rend possible la production de morceaux qui rencontrent les faveurs du public et répondent donc à des standards de qualité jugés suffisants. Cette vague peut être, en revanche, apprivoisée. C’est le pari des majors de la musique qui, dans un premier temps, ont lancé des procès contre les start-up de création de musique par IA, avant de trouver avec elles les conditions d’une organisation du marché.

La plainte la plus emblématique est celle lancée le 24 juin 2024 par la Recording Industry Association of America (RIAA), qui regroupe les trois majors mondiales : Universal Music Group, Sony Music et Warner Music. Cette plainte vise les deux start-up Udio et Suno, à qui les majors reprochent le pillage de leurs titres protégés par le droit d’auteur pour l’entraînement de leurs IA. Or, parallèlement à leur démarche procédurale, les majors ont négocié avec les deux start-up pour trouver un terrain d’entente, c’est-à-dire la mise en place de droits de licence permettant de les rémunérer en contrepartie de l’exploitation de leurs catalogues. Cette stratégie réplique celle déjà déroulée, il y a vingt ans, quand ont émergé les services de streaming audio, avec Deezer et Spotify (voir La rem n°75, p.96). Elle a de nouveau fonctionné.

Le 29 octobre 2025, la première major mondiale, Universal Music, a annoncé un accord avec Udio portant sur l’accès à son catalogue de titres pour lancer conjointement un service de création de titres par IA. Le service étant proposé sur abonnement, les artistes Universal qui autorisent la mise à disposition de leurs morceaux pour l’entraînement des IA seront rémunérés. À la rémunération au stream, héritée des services de streaming audio, s’ajoutera donc une rémunération au titre généré par IA. L’accord prévoit également que les titres générés ne peuvent l’être que dans un « environnement sous licence et protégé » – en l’occurrence le service Udio, qui organise le partage des titres créés par ses utilisateurs. Ce nouveau canal de distribution de la musique sera à l’évidence générateur de revenus à terme, pour Udio, mais aussi pour Universal et ses artistes (notons toutefois que la création par IA finira par créer à partir de titres déjà générés par IA et que le rapport à l’œuvre humaine initiale risque de se distendre de plus en plus).

La même logique a présidé à l’accord officialisé le 30 octobre 2025 avec la start-up britannique Stability AI, elle aussi visée par une plainte. Stability AI et Universal Music vont développer ensemble un service de création de musique par IA à destination des professionnels, qui aura l’avantage d’être sécurisé sur le plan réglementaire, puisqu’il s’appuiera sur l’exploitation de catalogues autorisés. Il rend possible l’intégration de l’IA dans les processus de production et de création de la major, qui sait combien cette technologie va permettre d’accélérer et d’optimiser la production de morceaux. L’objectif d’Universal est évident : en sécurisant le recours à certains outils grâce à ces accords, elle ferme le marché de la musique générée par IA à tous les autres outils qui refuseront de se plier à son droit de licence. En effet, si Deezer et Spotify ne peuvent pas empêcher les titres générés par IA de fleurir sur leurs plateformes, ils peuvent les exclure de leurs recommandations – ce que ces services font déjà. Demain, ils pourront, à l’inverse, inclure dans leurs recommandations les titres générés par IA et « approuvés » par les majors, laissant ainsi la liberté à tout l’écosystème de la musique de se partager les revenus des abonnements pour la création et pour l’écoute de musique.

Après les premières annonces d’Universal Music, les accords se sont multipliés. Le 19 novembre 2025, Warner Music a signé le même accord qu’Universal avec Udio, puis un nouvel accord le 25 novembre 2025 avec Suno. Seule Sony Music reste en marge de ce mouvement pour l’instant, qui voit les majors accorder à la musique générée par IA un statut légitime aussi longtemps qu’elle conduit à une rémunération au titre du droit voisin et du droit d’auteur. Cette banalisation de la musique générée par IA devrait se produire rapidement, puisque Spotify a annoncé, le 15 octobre 2025, en accord avec les trois majors et Believe, la mise en place d’un outil qui permette aux artistes de télécharger sur son service leurs morceaux générés avec de l’IA dans le respect du droit d’auteur, c’est-à-dire en garantissant l’application d’un droit de licence. Le changement d’échelle est considérable : à titre de comparaison, Suno avait 2,5 millions d’utilisateurs à la fin du troisième trimestre 2025, et Spotify 700 millions…

Sources :

  • « Musique : Spotify passe un accord avec les grands labels pour développer des contenus IA “responsables” », AFP, Le Figaro, 16 octobre 2025.
  • « Musique : un accord inédit entre Universal et Udio marque un tournant dans la création par IA », AFP, france24.com, 30 octobre 2025.
  • Ruhlmann Amélie, « Universal ouvre la porte à la musique légalement générée par l’IA », Le Figaro, 31 octobre 2025.
  • Sallé Caroline, « Le raz de marée de la musique générée par IA », Le Figaro, 12 novembre 2025.
  • Vairet Florent, « Entre l’intelligence artificielle et la musique, les relations se normalisent », Les Échos, 13 novembre 2025.
  • « Warner Music Group noue un accord de licence avec Udio, un service de génération de musique par IA », lemonde.fr/Pixels, 20 novembre 2025.
  • Sallé Caroline, « Après les menaces, les majors de la musique changent de partition avec les acteurs de l’IA », Le Figaro, 28 novembre 2025.