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Interfaces cerveau-machine et autres neurotechnologies numériques : questions d’éthique

Une grande prudence doit entourer les applications humaines des neurotechnologies.

Le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) et le Comité consultatif national d’éthique du numérique (CCNEN), dans la continuité des travaux du Comité national pilote d’éthique du numérique (CNPEN), ont publié en février 2026 un avis commun consacré aux neurotechnologies numériques et aux interfaces cerveau-machine. Selon la « Recommandation sur l’éthique des neurotechnologies », adoptée à la Conférence générale de l’Unesco le 12 novembre 2025 et reprise par le rapport, « les neurotechnologies “font référence aux appareils, systèmes et procédures, englobant à la fois le matériel et les logiciels, qui permettent de mesurer directement le système nerveux, d’y accéder, de le surveiller, de l’analyser, d’en prévoir l’activité ou de la moduler, afin de comprendre, influencer, restaurer ou anticiper sa structure, son activité et sa fonction” ».

Ces neurotechnologies numériques permettent de mesurer, d’analyser ou de moduler l’activité cérébrale, ouvrant des perspectives médicales significatives, en neurologie, en psychiatrie, ou encore pour compenser certains handicaps, mais elles soulèvent dans le même temps des enjeux éthiques majeurs, « notamment en matière de dignité, d’autonomie, de liberté de pensée, de protection de la vie privée et d’équité ». L’avis commun publié par le CCNE et le CCNEN appelle à « encadrer leur développement au nom des principes de la bioéthique et de l’éthique du numérique ». Il commence par dresser un panorama de ces technologies et de leurs usages, médicaux d’abord, pour traiter des pathologies, mais aussi non médicaux, dans des domaines aussi variés que le travail, le sport ou le grand public. L’avis déploie ensuite une analyse éthique structurée autour des conditions du consentement éclairé, de la cybersécurité des données cérébrales, et des risques liés à l’inférence d’états mentaux, définis, selon le glossaire de l’avis, comme l’état d’esprit d’une personne, englobant perception, émotions, désirs, intentions et mémoire.

Il examine les tensions propres à l’usage médical avant d’aborder les usages non médicaux, ceux dits d’« augmentation » des capacités physiques ou intellectuelles, comme la surveillance de l’attention ou de la charge cognitive de personnes exposées à des situations à risque, telles que peuvent l’être les pilotes d’avion ou les chirurgiens . Les fondements scientifiques de ces derniers sont d’ailleurs contestés et les risques de dérive en milieu professionnel sont soulignés. L’avis pose ensuite des questions juridiques ouvertes et formule des recommandations appelant à inscrire le développement de ces technologies dans le strict respect des principes de la bioéthique et de l’éthique du numérique.

L’avis s’intéresse, en particulier, aux questions d’éthique liées à l’utilisation des neurotechnologies numériques à des fins d’« augmentation », et au fait que le développement de ces technologies s’inscrit dans un contexte transhumaniste et de science-fiction, où l’idée que les capacités humaines sont limitées, justifierait de les augmenter par la technologie. Si l’avis ne discute pas ces visions philosophiques, il entend toutefois corriger les idées fausses qui les accompagnent. La première est celle selon laquelle les humains n’exploiteraient qu’une infime partie de leur cerveau. L’avis rappelle qu’« aucune donnée scientifique ne corrobore cette vision », et que, si des facteurs comme la malnutrition ou les substances toxiques peuvent effectivement réduire les capacités cérébrales, les voies d’amélioration documentées restent l’alimentation, l’éducation, l’exercice physique et les interactions sociales. Sur l’efficacité des approches d’augmentation, l’avis est sceptique en ce que les capacités cognitives reposent sur « le fonctionnement harmonieux de dizaines de milliards de neurones », et souligne que « les possibilités de renforcer ce fonctionnement par des manipulations physiques à large échelle restent, jusqu’à preuve du contraire, très limitées ». De plus, une augmentation localisée de certaines fonctions pourrait se faire « au détriment d’autres capacités ». L’avis réfute ensuite le rapprochement entre cerveau et ordinateur, renforcé par le succès de l’intelligence artificielle. Malgré des apparences communes, leur fonctionnement est « fondamentalement différent ». L’idée d’une hybridation complète homme-machine, ou d’un transfert du contenu informationnel du cerveau vers une machine, relève de la pure science-fiction.

L’avis pointe enfin les raccourcis rhétoriques, comme la « lecture des pensées » ou encore l’« utilisation d’un ordinateur par la pensée », qui « évoquent des pouvoirs magiques sans aider à comprendre ce que permettent réellement les neurotechnologies ». Les progrès réels dans le décodage de l’activité corticale ne permettent pas de conclure qu’une augmentation maîtrisée du cerveau normal est « technologiquement accessible dans un avenir proche ». En conclusion, si le rêve peut être moteur de progrès, « la mise en avant de possibilités et de bénéfices extraordinaires peut être une manière de masquer des intérêts économiques bien réels et de favoriser de nouveaux moyens de contrôle des individus ». Le CCNE et le CCNEN appellent donc à distinguer rigoureusement les avancées médicales avérées des promesses spéculatives portées par des acteurs commerciaux aux ambitions transhumanistes qui ne manqueront pas d’arriver prochainement sur le marché grand public, et qui feront probablement fi de ces recommandations éthiques.

Interfaces cerveau-machine et autres neurotechnologies numériques : questions d’éthique. Avis commun du CCNE et du CCNEN, Avis 150 du CCNE, Avis 10 du CCNEN, février 2026.