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Liberté de la presse en Europe : des progrès et des menaces

Son rapport annuel, paru en mars 2026, dresse l’état des lieux d’un continent qui légifère pour protéger ses journalistes, mais qui peine à faire respecter ses propres engagements.

En dépit d’un renforcement récent du cadre juridique européen, la liberté de la presse continue de se dégrader dans plusieurs États. L’entrée en ­application en 2025 du règlement européen sur la liberté des médias (European Media Freedom Act, EMFA) et l’adoption en 2024 de la directive contre les poursuites-bâillons (anti-SLAPP) en 2024 n’ont pas, à ce stade, empêché les pays membres de subir de nombreuses atteintes à la liberté des médias et des journalistes.

Le rapport annuel de la Plateforme du Conseil de l’Europe, élaboré par quinze organisations internationales, recense depuis 2015 les atteintes graves à la liberté de la presse à l’échelle du continent afin d’en faciliter le signalement et de favoriser des réponses politiques coordonnées. Pour l’année 2025, les cas de harcèlement et d’intimidation (114 alertes) ainsi que les atteintes à la sécurité physique des journalistes (90 alertes) atteignent des niveaux inédits depuis la création du mécanisme. Le rapport met, en outre, en évidence un déficit de réponse institutionnelle persistant : moins d’un tiers des alertes font l’objet d’un suivi par les autorités nationales, et seulement 20 % ont été résolues en dix ans.

Au-delà des conflits, une profession exposée

Les risques les plus élevés pour les journalistes en Europe demeurent étroitement liés aux zones de conflit. La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine constitue, en 2025, le principal facteur d’insécurité pour les professionnels des médias qui ont été tués, blessés, détenus ou portés disparus. Le recours accru aux drones à vue subjective (First Person View, FPV) par la Russie a également contribué à accroître la mortalité parmi les reporters. À ces risques directs s’ajoutent des contraintes structurelles : la réduction de l’aide financière aux médias, notamment en provenance des États-Unis, a fragilisé la capacité des rédactions ukrainiennes à assurer une couverture continue du conflit.

En dehors des zones de guerre, la répression du journalisme s’intensifie dans plusieurs États. À la fin de l’année 2025, 148 journalistes étaient détenus à travers l’Europe – principalement en Russie (58), en Azerbaïdjan (36), au Bélarus (27) et en Turquie (24). Ailleurs, les violences physiques sont souvent liées à la couverture de manifestations. En Géorgie, des journalistes ont été pris pour cibles lors de mobilisations pro-européennes contre le gouvernement. En Serbie, plusieurs incidents ont été signalés à la suite des manifestations consécutives à l’effondrement de la gare de Novi Sad. Des agressions ont également été documentées dans plusieurs États membres de l’Union européenne – en Belgique, en Bulgarie, en Croatie, à Chypre, en France, en Grèce ou en Roumanie –, ce qui pourrait suggérer une propagation latente des violences à l’égard des journalistes au-delà des seuls contextes autoritaires.

Par ailleurs, le rapport introduit, pour la première fois, une distinction explicite de la menace envers les femmes journalistes, davantage exposées à des formes de violence fondées sur le genre, sans bénéficier de dispositifs de protection adaptés. Il mobilise la notion d’« environnement de menace hybride », développée par Europol, qui désigne la combinaison de violences physiques, de surveillance numérique et d’intimidations coordonnées pesant sur les rédactions. En France, un rapport de l’Office français anti-stupéfiants (OFAST) a explicitement désigné les journalistes comme des cibles potentielles de « crimes d’intimidation » visant à réduire la profession au silence – une qualification inhabituelle dans un document officiel, qui montre l’ampleur inédite des pressions exercées contre les rédactions.

Des pressions systémiques sur les médias

Au-delà des atteintes directes, le rapport de la Plateforme met en évidence des menaces systémiques susceptibles d’affecter durablement la qualité de l’information et le pluralisme des médias en Europe. Ces dynamiques agissent progressivement à travers les cadres juridiques, les mécanismes de financement et les rapports de pouvoir entre médias et autorités publiques.

La Géorgie, la Hongrie, la Serbie, la Slovaquie et la Turquie ont mis en œuvre des législations inspirées du modèle russe des « agents étrangers » instauré depuis 2012. Présentées comme une volonté de transparence ou de protection de la souveraineté nationale, ces dispositions tendent, dans leur application, à cibler les médias recevant des financements internationaux et à fragiliser les rédactions critiques à l’égard du pouvoir en place.

En même temps, les pressions politiques sur les journalistes se sont multipliées, principalement sous la forme d’attaques verbales répétées émanant de responsables publics, ce qui contribue à délégitimer le travail journalistique et à alimenter des campagnes de harcèlement amplifiées par les réseaux sociaux. Des cas de surveillance illégale ont aussi été signalés, notamment en Italie et en Serbie.

Les poursuites-bâillons (Strategic Lawsuits Against Public Participation, SLAPP) sont encore un levier important d’intimidation sur le territoire européen, en particulier à l’encontre du journalisme d’investigation. Ces procédures, engagées moins pour obtenir réparation que pour dissuader la publication d’informations, reposent sur une asymétrie de ressources qui fragilise les rédactions. Malgré l’adoption d’un cadre européen visant à les encadrer, leur usage reste répandu. La France, troisième pays de l’Union par le nombre de procédures-bâillons, avait jusqu’au 7 mai 2026 pour transposer la directive européenne anti-SLAPP n° 2024/1069, adoptée le 11 avril 2024, visant à endiguer les poursuites judiciaires ou administratives abusives lancées contre les « voix critiques » que sont, entre autres, les médias, les journalistes et les lanceurs d’alerte. Par le décret n° 2026-337 du 30 avril 2026, élaboré par le ministère de la justice, le gouvernement a finalement opté pour des mesures minimales et applicables seulement aux procédures civiles, telles que la possibilité pour un juge de rejeter en amont une poursuite jugée abusive et un mécanisme d’équilibrage financier entre les parties. Ce choix du gouvernement est critiqué par les organisations de presse et par la société civile, puisque, en l’absence de débat parlementaire et de concertation, ce texte n’inclut pas les poursuites pénales en diffamation, ni n’impose de sanctions dissuasives pour ceux qui abuseraient de ce moyen de pression. Or, la directive européenne autorise explicitement les États membres à aller plus loin ; il apparaît donc une occasion politique manquée de défendre concrètement la liberté de l’information.

Ceci entre en résonance avec la situation des médias de service public (MSP), sujet concentrant une large part des inquiétudes à travers l’Europe. Généralement associés à une exigence de démocratie, ces médias font l’objet d’ingérences politiques et de contraintes budgétaires croissantes dans plusieurs États membres (voir supra). En Hongrie, sous Viktor Orbán, ils étaient largement perçus comme progouvernement, dans un contexte de concentration accrue. En Slovaquie, des évolutions comparables suscitent des inquiétudes croissantes. Des critiques relatives à l’impartialité ont également été formulées en Espagne et en Bulgarie. En France, à l’issue de six mois d’auditions particulièrement tendues, la Commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, pilotée par le député UDR Charles Alloncle, a rendu un rapport sévère adopté en avril 2026 à l’Assemblée nationale. Dans ce document de quatre cents pages, le rapporteur juge l’audiovisuel public « inadapté » et il appelle à sa profonde restructuration. Au-delà de la rationalisation budgétaire et du recentrage des missions de service public qu’il affiche comme objectifs, le « rapport Alloncle » se révèle surtout très critique à l’égard de la gouvernance des médias de service public.

Ces tensions apparaissent en décalage marqué avec les exigences du règlement européen sur la liberté des médias (EMFA, voir La rem n°68, p.26), qui prévoit pourtant des garanties explicites contre les ingérences politiques et un financement stable. L’écart persistant, à l’échelle européenne, entre les engagements promis et leur traduction opérationnelle constitue en lui-même un facteur de vulnérabilité.

Une année décisive pour le journalisme en Europe

Face à ces évolutions, plusieurs initiatives ont été prises aussi bien au niveau national qu’au niveau européen depuis cinq ans, sans constituer à ce jour un infléchissement net. Le Luxembourg et le Portugal ont mis en place des dispositifs coordonnés associant autorités publiques, forces de l’ordre et acteurs des médias ; l’Espagne a renforcé la protection des sources ; la Croatie a introduit des garanties contre les poursuites abusives, tandis que la Norvège s’est dotée d’une stratégie nationale contre la désinformation. S’il y a une prise de conscience réelle, ses effets restent hétérogènes dans leur portée.

La Commission européenne, pour sa part, a annoncé un renforcement du soutien financier apporté aux médias indépendants dans le cadre du prochain budget pluriannuel (2028-2034), ainsi que la promesse presque aboutie d’un « bouclier européen de la démocratie » destiné à protéger l’intégrité de l’espace informationnel (voir La rem n°76, p.49).

Plus largement, les pressions américaines en faveur d’un assouplissement des règles applicables au secteur technologique ont été évoquées par des responsables européens, alors même que le règlement sur les services numériques (Digital Services Act, DSA, voir La rem n°67, p.14 et n°76, p.92) peine à être pleinement mis en œuvre. À ces facteurs externes s’ajoutent des dissidences internes : certaines coalitions politiques au Parlement européen ont soutenu un allègement des règles de reporting environnemental pour les entreprises, ce qui peut laisser présager, d’après le rapport, des tentatives futures de sabotages de l’EMFA et du DSA pour, ici encore, favoriser un libertarisme.

Dans ce contexte, le rapport de la Plateforme insiste sur les conditions de mise en œuvre des normes existantes. Il recommande une transposition coordonnée des instruments européens et du Conseil de l’Europe, une meilleure collecte des données et une association renforcée de la société civile. Les partenaires de la Plateforme soulignent, par ailleurs, la nécessité d’un engagement politique effectif, impliquant de réduire l’impunité des violences contre les journalistes, de garantir un financement stable et indépendant des médias de service public, et de préserver les conditions d’un pluralisme effectif.

L’année 2026 constitue à cet égard une année décisive. La pleine mise en application, d’ici 2027, de plusieurs dispositifs tels que l’EMFA, l’AI Act (voir La rem n°76, p.9), le DSA et le bouclier européen de la démocratie, doit permettre d’évaluer la capacité des États membres à traduire leurs engagements en mesures opérationnelles.

Sources :

  • Plateforme pour la sécurité des journalistes, Conseil de l’Europe, « 2025 : un point de bascule pour la liberté de la presse », rapport sur la liberté de la presse en Europe, rm.coe.int, mars 2026.
  • Légifrance, décret n° 2026-337 du 30 avril 2026, legifrance.gouv.fr
  • La Correspondance de la Presse, « Procédures-bâillon : la France a transposé la directive européenne “sans aller plus loin” », 11 mai 2026.
  • Coalition CASE – Coalition contre les poursuites-bâillons en Europe, The CASE, the-case.eu