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Cartographier dans un monde numérique : le territoire à l’épreuve de l’usage

Au cours du mois de décembre 2025, 48 millions de Français – soit près de 70 % d’entre eux –ont consulté au moins un site ou une application de plans, de cartes ou d’itinéraires1. La cartographie numérique est ainsi devenue, avec un smartphone dans nos poches, l’un des usages numériques les plus massifs. Elle demeure pourtant parmi les moins analysés et les moins questionnés – à la différence des moteurs de recherche, des services de vidéo en ligne ou des magasins d’application qui ont vu leurs usages et leurs impacts évoluer en objet d’attention et de travaux dès les années 2010. Cette relative indifférence tient à une présomption : celle de la neutralité de la carte, perçue comme un simple outil technique.

Or, la carte n’est pas neutre, car, depuis toujours, le rôle du cartographe consiste précisément à choisir ce qu’il représente, comment il le représente, pour conserver une carte lisible et utile à celui qui la commande. Et ce rôle est d’autant plus important que la carte n’est pas un simple outil, c’est un médium qui permet de proposer des représentations du territoire, d’accompagner la compréhension de son environnement, de faciliter la concertation en montrant de manière accessible des phénomènes ou des enjeux complexes. La carte a, par ailleurs, l’effet de mettre tout le monde au même niveau de compréhension.

La cartographie numérique est ainsi devenue un médium de masse, dont les principaux services – Google Maps, Waze, Mappy, Apple Plans – représentaient respectivement 42, 23, 10,5 et 7 millions d’utilisateurs français en décembre 2025. Dans une société où l’image est prépondérante, cette place de la carte mériterait d’être mieux étudiée. Dans son ouvrage Le chant du sol2, l’ancien ministre de l’agriculture Julien Denormandie conte l’histoire d’un personnage essentiel, mais absent du débat public : le sol lui-même. Il y interroge directement le pouvoir de la carte dans cette invisibilisation, relevant que le sol y figure « en blanc, la couleur du vide ».

LA CARTOGRAPHIE NUMÉRIQUE EST AINSI DEVENUE UN MÉDIUM DE MASSE

La carte, un médium sous influence

Le travail du cartographe dans l’interprétation du territoire et par des choix éditoriaux est documenté depuis longtemps déjà, les biais de la cartographie également. Cette compréhension de la vocation de la carte précède de loin la généralisation des usages numériques. Il importe d’en rappeler les grandes lignes, dans la mesure où elles fournissent les outils d’analyse nécessaires à la compréhension des enjeux contemporains.

L’analyse critique des cartes, une littérature existante

Derrière sa familiarité et son apparence d’outil technique, la carte a toujours fait l’objet d’une construction. Yves Lacoste soulignait dès 1976, dans un essai3 resté fondateur, qu’il existait deux géographies : d’un côté, la « géographie des professeurs », apparemment neutre et scolaire, mais masquant l’importance politique de toute réflexion sur l’espace ; de l’autre, la « géographie des états-majors », un ensemble de représentations et de connaissances composé d’un savoir hautement stratégique mais réservé exclusivement à l’usage des minorités dirigeantes. La carte était alors définie comme une interprétation du monde au service de celui qui la produit et non comme un miroir fidèle de la réalité qui préexisterait au cartographe.

DERRIÈRE SA FAMILIARITÉ ET SON APPARENCE D’OUTIL TECHNIQUE, LA CARTE A TOUJOURS FAIT L’OBJET D’UNE CONSTRUCTION

Le géographe britannique Brian Harley a prolongé cette réflexion dans sa dimension théorique. Son article « Deconstructing the map »4 publié en 1989, a posé les questions fondatrices de l’analyse des cartes : qui produit la carte ? Pour qui, avec quelles données, selon quelle hiérarchie des valeurs ? Ces simples questions confirment que les cartes imposent une vision du monde autant qu’elles la décrivent. Harley invitait à exposer leur agenda caché, à traiter la carte non comme un relevé technique mais comme un message culturel et politique. Le courant de cartographie critique issu de ces travaux, prolongé notamment par Mark Monmonier, Denis Wood et Jeremy Crampton5, a produit des instruments analytiques précieux ; d’autres disciplines ont, de leur côté, contribué à élargir ce champ. L’étude de Nepthys Zwer6 sur la cartographie et le genre a, par exemple, mis en évidence le lien entre la perception de l’espace et les conventions de représentation qui le structurent, soulignant que les cartes ne sont jamais socialement neutres. La grande partie de ces travaux est fondée sur l’analyse de cartes d’État, de cartes militaires, de cartes éditées, dont les auteurs étaient identifiables, et dont les biais, fussent-ils dissimulés, pouvaient en principe être contestés.

Le numérique a, néanmoins, introduit une discontinuité significative dans ce champ. Le caractère immersif et dynamique des services cartographiques, combiné à l’hybridation croissante entre plans de navigation et cartographie, a rendu les choix de représentation moins apparents – restant dissimulés derrière une interface qui donne l’impression d’une restitution objective du réel.

Un territoire, des cartes – et des biais à analyser

Comprendre ce que montre une carte, et ce qu’elle ne montre pas, nécessite d’abord de savoir qui la produit et pourquoi. Ce qui fait la différence entre deux cartes généralistes n’est pas, le plus souvent, la qualité technique ou la précision mais la finalité. Car une carte n’est jamais un simple calque du territoire. Pour des raisons multiples, elle est une somme de choix de représentation visant à faciliter la lisibilité, à servir un usage particulier, à attirer l’attention sur certains phénomènes spécifiques, etc. Une carte pour un usage routier n’intégrera pas les mêmes informations qu’une carte pour un usage piéton, de la même manière qu’une carte pour suivre la gestion des forêts ne comportera pas les mêmes informations qu’une carte destinée à suivre les risques d’inondation. La carte est bien le produit d’un algorithme, d’un modèle, qui détermine ce qui mérite d’être représenté, à quelle échelle, avec quel niveau de détails. Chaque cartographe agit donc selon son modèle – un modèle qui peut être politique, méthodologique mais aussi économique.

Le biais économique est aujourd’hui structurant dans l’analyse qu’il faut faire de la cartographie numérique. Une entreprise qui développe un service de cartographie, comme le font par exemple les Gafam, construit son service pour répondre à des enjeux économiques : complémentarité d’usage avec leurs autres produits, valorisation de publicité, monétisation de la connaissance des usages…

LE BIAIS ÉCONOMIQUE EST AUJOURD’HUI STRUCTURANT DANS L’ANALYSE QU’IL FAUT FAIRE DE LA CARTOGRAPHIE NUMÉRIQUE

Ces modèles emploient des logiques souvent liées à ceux de l’économie de l’attention. Sur ce sujet, les travaux d’Yves Citton, professeur à l’université Paris-8 et codirecteur de la revue Multitudes, permettent de résumer leur paradigme. Selon lui, le modèle économique de Google repose essentiellement sur la captation et la revente de l’attention des utilisateurs à des annonceurs, ces derniers recevant en échange un accès à leurs dispositions attentionnelles7. Alors que ces enjeux sont une évidence dans le débat public lorsqu’on parle de services comme les moteurs de recherche ou les magasins d’application, ils demeurent souvent oubliés lorsqu’on parle des services de cartographie.

Appliqué à la cartographie, ce modèle présente une particularité : la matière première n’est plus seulement l’attention, mais le déplacement physique dans l’espace réel – la connaissance fine de nos habitudes spatiales ou de nos lieux de vie, de travail, de soin, de loisir. La carte devient ainsi l’interface entre le monde physique et le marché publicitaire géolocalisé, ce qui détermine structurellement la nature des objets qu’elle juge dignes de représentation. Dans ce contexte, la route et les objets « monétisables », tels que les commerces ou les attractions touristiques, sont la focale principale. Il ne s’agit pas ici de contester la légitimité de ce modèle. Un acteur privé est tenu de dégager des ressources pour assurer sa viabilité. Il convient, en revanche, d’en établir la réalité et d’en mesurer les effets. Car ce modèle peut produire, au-delà de ses effets éditoriaux immédiats, une réduction progressive du territoire à une commodité : à l’instar de l’électricité, de l’eau courante ou de l’accès à internet, il est perçu comme une ressource que l’on consomme pour répondre à un besoin de déplacement, non comme un environnement que l’on cherche à comprendre et auquel on cherche à s’adapter.

LA CARTE DEVIENT AINSI L’INTERFACE ENTRE LE MONDE PHYSIQUE ET LE MARCHÉ PUBLICITAIRE GÉOLOCALISÉ

Les enjeux géopolitiques sont un autre élément, tout aussi puissant et tout aussi peu visible pour un utilisateur ordinaire. Lorsqu’en janvier 2025 Donald Trump signe un décret8 rebaptisant le golfe du Mexique « golfe d’Amérique », certains acteurs s’y conforment instantanément. Sur Google Maps, les utilisateurs américains voient désormais « golfe d’Amérique », les utilisateurs mexicains « golfe du Mexique », et le reste du monde les deux noms simultanément. Un même objet géographique est donc désigné de trois façons différentes selon le pays depuis lequel est consultée une même application. Ce phénomène est déjà largement documenté concernant également le tracé de frontières encore disputées : Sahara occidental, région du Cachemire, mer du Japon… Les choix sur cette thématique sont difficiles : une entreprise n’a ni la légitimité pour définir les délimitations administratives ni la capacité de s’opposer à un gouvernement au risque de perdre un marché. Il n’en demeure pas moins que cette approche s’impose à des centaines de millions d’utilisateurs sans qu’ils en aient conscience.

LES ENJEUX GÉOPOLITIQUES SONT UN AUTRE ÉLÉMENT, TOUT AUSSI PUISSANT ET TOUT AUSSI PEU VISIBLE POUR UN UTILISATEUR ORDINAIRE

Un cas plus anecdotique illustre d’autres biais. En 2024, l’entreprise qui développe « Pokemon Go », un jeu géolocalisé, a changé son fournisseur de cartes pour s’appuyer sur OpenStreetMap – une initiative de commun numérique international, comme Wikipédia, qui a su faire naître une dynamique de cartographie contributive et s’est imposée comme une référence sur certaines thématiques. Or, ce mouvement a entraîné une salve de contributions cartographiques « pirates ». Des joueurs ont alors contribué à OpenStreetMap pour faire apparaître des plages ou des lacs dans des lieux où ceux-ci n’existaient pas, espérant y provoquer la présence de nouveaux Pokémon, mais modifiant, du même coup, la représentation du territoire dans de nombreux sites et applications internet. Rapidement corrigé, cet exemple démontre que chaque acteur de la carte a ses propres enjeux, son modèle de référence, et que des dérives se généraliseraient rapidement à défaut de contrôle.

Ces faits convergent vers un même constat : la carte, outil quotidien, est en réalité un objet éminemment construit, traversé par des intérêts économiques, politiques et stratégiques que l’utilisateur n’a aucune raison de soupçonner. Or, si on convient que les cartes ont un rôle plus large que la simple utilisation du territoire, se pose alors la question des choix offerts aux citoyens et à l’ensemble des acteurs qui ont besoin d’une cartographie plus riche.

La souveraineté comme une réponse d’intérêt général

Construire des cartes d’intérêt général, lutter contre les zones blanches

Si la carte n’est pas seulement un outil mais aussi un média, qui plus est de masse, elle se transforme alors en l’un des instruments par lesquels une société se représente à elle-même son territoire, débat de ses choix d’aménagement, comprend ses transformations, anticipe ses risques. Il est alors essentiel que des contre-propositions viennent nourrir, selon divers éclairages, ces représentations et ces compréhensions communes. Des cartes sans zones blanches, pour tous, par tous, avec tous. Dans la logique des zones blanches des réseaux télécoms – ces zones ne bénéficiant pas d’une couverture pour accéder à des communications –, il s’agit, en l’occurrence, de territoires sur lesquels les citoyens n’auraient pas d’information permettant de comprendre leur environnement, de se l’approprier et d’en devenir acteur. Ces territoires, ces espaces sont divers, et tous méritent une attention.

LA CARTE, OUTIL QUOTIDIEN, EST EN RÉALITÉ UN OBJET ÉMINEMMENT CONSTRUIT, TRAVERSÉ PAR DES INTÉRÊTS ÉCONOMIQUES, POLITIQUES ET STRATÉGIQUES

Parler « d’espace » renvoie immédiatement aux espaces géographiques, et c’est là le premier enjeu à couvrir. Il s’agit d’assurer une exhaustivité territoriale, de traiter toutes les zones avec une intensité minimale commune pour s’assurer qu’une inégalité de connaissance ne crée pas une inégalité de traitement, puis une inégalité d’attention. Cette approche requiert des investissements importants pour répondre à deux enjeux : d’une part, qu’une zone moins habitée bénéficie également de sa cartographie ; d’autre part, que la cartographie réponde à des besoins nationaux mais aussi locaux. Or, cette deuxième partie est souvent la plus complexe à mettre en œuvre, car elle demande une action de concertation forte pour faire le lien entre ces différents enjeux et besoins.

Le deuxième espace qu’il faut couvrir avec exhaustivité est l’espace thématique : cartographier le type de culture d’un champ, les essences forestières, les zones humides, les cours d’eau, les risques naturels, l’évolution du trait de côte ou encore les mobilités constitue autant d’angles de lecture du territoire indispensables à l’élaboration d’une vision complète et partagée. Sur ce champ-là aussi, il est essentiel de pouvoir construire les données et les informations suffisantes pour les citoyens mais aussi celles qui sont nécessaires aux experts.

DES CARTES SANS ZONES BLANCHES, POUR TOUS, PAR TOUS, AVEC TOUS

Enfin, l’espace temporel est le troisième enjeu du fait que la compréhension de l’évolution des territoires est devenue cruciale. Souvent perçues comme statiques, les cartes ont acquis, avec le numérique, une approche plus riche car dynamique. Dans un contexte de dérèglement climatique aux effets désormais mesurés, l’observation de la transformation des territoires est un outil essentiel. Permettre la comparaison de photos ou de cartes entre différentes périodes, accélérer le rythme de ces « mises à jour du territoire », mettre en avant certaines zones d’observation spécifiques de ces évolutions, tout cela s’impose comme une nécessité. Observer les effets du retrait du trait de côte, du remembrement des parcelles, de la déforestation, des incendies de forêt, etc., aide à mieux matérialiser ces phénomènes, qui restent abstraits tant qu’ils ne sont que des mots.

LA COMPRÉHENSION DE L’ÉVOLUTION DES TERRITOIRES EST DEVENUE CRUCIALE

C’est précisément l’ambition que porte l’IGN (Institut national de l’information géographique et forestière) : développer une cartographie sans zones blanches ; déployer des stratégies de couverture les plus exhaustives du territoire ; offrir, via des services tels que « cartes.gouv.fr » et demain (via le « Géoportail » hier) des données, des cartes et des images sur une multitude de thématiques de façon à pouvoir les analyser, les rapprocher, les comparer, etc. Et, enfin, diffuser, via l’application « cartes IGN », les éléments essentiels à la connaissance du territoire par tous et sous tous les aspects.

Construire les cartes d’intérêt général, c’est aussi développer la capacité à interroger sans cesse ses représentations, ses biais, ses choix de thématiques et se confronter à des analyses et à des compréhensions diverses. À ce titre, l’initiative de la République des cartes, lancée en 20259, qui s’est concrétisée par le « Jour de la carte » en février 2026, vient créer un cadre propice aux débats. Cette démarche collaborative10 place la cartographie au centre du débat démocratique et des transitions contemporaines. Elle crée un espace de discussion sur les attentes, sur les biais, et une dynamique favorable à l’initiative pour ouvrir des espaces nouveaux ou pour formuler des manques de cartographie non encore identifiés.

Construire les conditions de la souveraineté

Reconnaître l’importance des cartes d’intérêt général conduit naturellement à poser la question de leur modèle de production. En France, depuis plus de quatre-vingts ans, l’IGN porte cette mission et s’adapte à la révolution numérique. Son rôle est d’autant plus important que les services de l’État sur toutes les politiques publiques fondent quotidiennement leurs décisions sur des données géographiques. La dépendance à des acteurs privés dont le modèle économique est susceptible d’évoluer, dont les priorités pourraient être redéfinies et dont les données seraient soumises à des injonctions étrangères constitue un risque systémique en termes de souveraineté. Cette ambition se traduit par des enjeux importants mis en œuvre simultanément.

La cartographie numérique s’appuie sur une infrastructure technique. Structurer une chaîne de production maîtrisée est donc le premier enjeu de souveraineté. Observer le territoire via des images, le décrire au travers des bases de données, le représenter dans des cartes et le rendre accessible par des services internet et des applications sont les quatre maillons d’un même enjeu. Chacun d’entre eux requiert des compétences nombreuses et variées telles qu’opérer des avions ou des satellites ; créer des modèles d’intelligence artificielle de lecture d’image, ainsi que des chaînes de production de données ; s’appuyer sur des data centers souverains ; mobiliser une connaissance sémiologique et graphique ; être capable de développer des services informatiques et d’en garantir la sécurité. L’exigence de souveraineté dans le domaine numérique est désormais un sujet de la plus haute importance pour les institutions et les acteurs en place, comme le souligne l’existence, à l’Assemblée nationale, d’une commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France11.

LA SOUVERAINETÉ CARTOGRAPHIQUE SE CONSTRUIT AUTANT DANS L’ACTION COLLECTIVE QUE DANS LA MAÎTRISE TECHNIQUE

La souveraineté cartographique se construit autant dans l’action collective que dans la maîtrise technique. Lorsque Sébastien Soriano, directeur général de l’IGN, affirme qu’« on ne peut pas laisser de grands acteurs capturer la manière de nous représenter notre propre territoire »12, l’affirmation vise, en premier lieu, les acteurs commerciaux dominants ; mais elle appelle aussi un prolongement. Une réponse exclusivement publique à l’enjeu de la souveraineté cartographique présenterait probablement un double inconvénient : celui de concentrer, sur un acteur unique, la charge d’un bien commun dont la production et l’entretien appellent une organisation plus distribuée ; et celui de reproduire, dans un autre registre, la logique de monopole dont on cherche précisément à s’émanciper. C’est pourquoi la souveraineté cartographique gagne à être pensée non seulement comme un attribut de l’État, mais aussi comme la propriété d’un commun numérique au sens qu’Elinor Ostrom13, prix Nobel d’économie en 2009, a donné à cette notion : ni propriété privée, ni monopole d’État, mais une gestion commune de ressources partagées par et pour une communauté d’utilisateurs. Appliqué à la cartographie, ce cadre produit la notion de « géocommuns » : une donnée géographique qui n’appartient ni à un acteur industriel ni à l’État, mais qui est coproduite et coentretenue par un réseau d’acteurs publics, privés, associatifs, citoyens, tous engagés autour d’une ressource partagée et soumis à des règles de gouvernance collective. Avec plus de 80 partenaires publics contribuant à l’enrichissement des données, 350 millions de sollicitations journalières et 600 000 gigaoctets de données ouvertes, « cartes.gouv.fr » incarne précisément cette vision. Le territoire n’y est plus un objet passif que l’on consulte : c’est un commun que l’on coconstruit.

Pour un regard collectif

L’adoption du Digital Markets Act14  et du Digital Services Act15  par la Commission européenne constitue un progrès réglementaire substantiel. Nombre d’acteurs numériques, par leur position structurante sur le marché et par le volume de leurs usages, ont un pouvoir réel sur les choix des utilisateurs, introduisant des biais potentiels dont ceux-ci ne sont pas conscients. Par conséquent, ces deux règlements défendent la nécessité d’encadrer ces pratiques, pour éviter des abus et permettre à des contre-propositions d’émerger, mais également d’assurer une certaine transparence autour de leurs décisions algorithmiques. Or, dans ce débat, les moteurs de recherche, les magasins d’applications, les systèmes d’exploitation ont été les plus discutés. Les services cartographiques ont été, quant à eux, peu questionnés. Bien que certains acteurs doivent se conformer à quelques obligations sur ce sujet, le manque de compréhension du rôle de la carte, s’agissant de la perception du territoire et des débats sur nos avenirs, fait que ce sujet n’est pas considéré aujourd’hui comme prioritaire.

Une volonté générale de transparence concernant les biais et l’émergence de contre-propositions souveraines, afin de produire et de diffuser des cartes d’intérêt général, est un enjeu d’avenir. Il faudra y intégrer les communs numériques et des services qui, comme l’application « cartes IGN » ou « cartes.gouv.fr », cherchent à éclairer la connaissance et la compréhension du territoire sans zones blanches, afin d’instruire les décideurs comme les citoyens. À la fin du spectacle Qui som ? de la compagnie Baro d’evel, Camille Decourtye laisse tomber cette phrase dans le noir : « La beauté, on l’abîme parce qu’on ne la regarde pas. »

CHOISIR SA CARTOGRAPHIE, C’EST CHOISIR CE QUI COMPTE DANS LE TERRITOIRE, CE QUE L’ON PARTAGE : UNE DÉCISION QUE LES DÉMOCRATIES NE PEUVENT PAS DÉLÉGUER

Cette citation, issue d’une création sur les paysages intimes et sur l’évolution de nos sociétés, résonne fortement avec les propos de Julien Denormandie sur le sol. Ce que nos cartes ne montrent pas – les 90 % du territoire ramenés à un aplat de couleur – ne disparaît pas physiquement de l’espace. Il disparaît, en revanche, du regard collectif, c’est-à-dire de l’espace dans lequel une société se représente ses transformations, débat de ses choix d’aménagement et s’accorde sur les objets de protection. Choisir sa cartographie, c’est choisir ce qui compte dans le territoire, ce que l’on partage : une décision que les démocraties ne peuvent pas déléguer.

  1. Achouch Virginie, « Audience Internet Global : Google Maps loin devant Waze en décembre », The Media Leader, 23 janvier 2026.
  2. Denormandie Julien, Le chant du sol, Le Seuil, 2024.
  3. Lacoste Yves, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, « Petite collection Maspero », 1976, p. 5. (réédition La Découverte, 2014).
  4. Harley Brian, « Deconstructing the Map », Cartographica: The International Journal for Geographic Information and Geovisualization, vol. 26, n° 2, 1989, p. 1-20.
  5. Monmonier Mark, Comment faire mentir les cartes. Du mauvais usage de la géographie, traduction de Denis-Armand Canal, Flammarion, 1993 (1re édition américaine 1991 ; 3e édition mise à jour 2023) ; Wood Denis, The Power
    of Maps
    , New York, Guilford Publications, 1992 ; Crampton Jeremy W., Mapping: A critical introduction
    to cartography and GIS
    , Oxford, Wiley-Blackwell, 2010.
  6. Zwer Nepthys, Pour un spatio-féminisme. De l’espace à la carte, La Découverte, 2024 ; Zwer Nepthys, Rekacewicz Philippe, Cartographie radicale. Explorations, La Découverte, 2021.
  7. Citton Yves, Pour une écologie de l’attention, Paris, Le Seuil, 2014.
  8. Décret exécutif n° 14172, signé par Donald Trump le 20 janvier 2025.
  9. IGN, « Lancement du Jour de la carte, qui se tiendra le 4 février 2026 partout en France », communiqué de presse, 25 septembre 2025.
  10. La République des cartes – coalition rassemblant l’IGN, la Banque des Territoires, Leonard et La Fabrique de la Cité (groupe Vinci), OVHcloud, CY école de design, le Conseil national de l’information géolocalisée, le média AOC et Ubisoft, parmi d’autres acteurs publics et privés.
  11. Assemblée nationale, Commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France, 20 mai 2026.
  12. Soriano Sébastien, « Nous voulons faire de la carte géographique un outil démocratique », entretien par Claire Bouchereau, La Gazette des communes, 17 décembre 2025.
  13. Ostrom Elinor, Governing the commons. The evolution of institutions for collective action, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.
  14. Règlement (UE) 2022/1925 du Parlement européen et du Conseil du 14 septembre 2022 relatif aux marchés contestables et équitables dans le secteur numérique (Digital Markets Act).
  15. Règlement (UE) 2022/2065 du 19 octobre 2022 relatif à un marché unique des services numériques (Digital Services Act).