3/3. « Politique plateforme » et reconfiguration de la compétition électorale - Plateforme numérique, un intermédiaire pas comme les autres
Les plateformes numériques, particulièrement les réseaux sociaux, constituent des médiateurs centraux de la politique, qu’elle soit institutionnalisée ou plus informelle. Ainsi, YouTube est largement utilisé pour s’informer sur l’actualité ; Truth Social, créé par Donald Trump, est devenu un espace scruté de la prise de parole du président des États-Unis ; TikTok a été le théâtre d’une campagne inéquitable lors de l’élection présidentielle roumaine de novembre 2024, qui a conduit à l’annulation du scrutin. Ces exemples invitent à interroger le rôle politique des dispositifs numériques qualifiés de « plateformes ».
Des définitions plurielles de la « politique plateforme »
Le terme de « plateforme » a été popularisé par l’entrepreneur Tim O’Reilly en 2005, lorsqu’il spécifiait un nouvel état de la toile mondiale, le web 2.0, comme un « web de plateforme », plus interactif et composé d’un ensemble de services coproduits avec les utilisateurs. Ce terme est donc, en premier lieu, une ressource rhétorique forgée par les milieux professionnels de la Tech.
LE TERME DE « PLATEFORME » A ÉTÉ POPULARISÉ PAR L’ENTREPRENEUR TIM O’REILLY EN 2005, LORSQU’IL SPÉCIFIAIT UN NOUVEL ÉTAT DE LA TOILE MONDIALE, LE WEB 2.0, COMME UN « WEB DE PLATEFORME »
Emprunté à l’ingénierie informatique, pour laquelle une plateforme constitue une infrastructure technique permettant le fonctionnement de plusieurs applications et services, il renvoie à une triple signification : un espace physique stable et accessible (les plateformes pétrolières), un tremplin vers la progression (le podium sportif), et un espace politique de propositions, synonyme de programme politique (la plateforme électorale). Comme l’a montré Tarleton Gillespie, ces connotations induisent la représentation de dispositifs ouverts, offrant aux internautes de s’exprimer de façon égalitaire, sans hiérarchiser ni les contenus produits ni les utilisateurs. Les plateformes numériques de sociabilité ou de partage de vidéos s’affichent comme de simples intermédiaires, « démocratiques » et « neutres ». À ce titre, elles maintiennent le flou sur les différentes catégories d’usagers : internautes, producteurs de publications et annonceurs publicitaires. En outre, contrairement aux médias, elles n’auraient pas à justifier de leurs choix algorithmiques ni à être régulées, la responsabilité éditoriale et de création étant renvoyée aux créateurs de contenu1.
Le mot « plateforme » a également émergé plus récemment à travers le syntagme de « politique plateforme ». Davide Vittori la caractérise comme « des activités politiques menées à travers les plateformes numériques – telles que les campagnes, la consommation d’information, l’organisation, le débat, la délibération ou le vote »2. Une deuxième conception, restreinte à la compétition électorale, inclut les effets de l’investissement dans des dispositifs numériques. La « politique plateforme » est alors définie comme « un nouvel état de la politique institutionnalisée dans lequel les organisations qui participent à la compétition électorale, quelles qu’elles soient – partis, mais aussi organisations citoyennes, mouvements sociaux, voire agences spécialisées –, s’ajustent à l’emprise des plateformes numériques sur les pratiques sociales et politiques et sont travaillées par celle-ci, du point de vue de leur fonctionnement interne et externe »3.
DANS CETTE VEINE, LE « PARTI PLATEFORME » CONCRÉTISERAIT CERTAINS ASPECTS DE LA SOCIÉTÉ NUMÉRIQUE
Parmi ces effets figure la transformation des organisations partisanes. La « politique plateforme » s’entend alors comme « l’introduction d’intermédiaires numériques (par exemple des applications logicielles, des sites web, des services de réseaux socio-numériques) dans la structure des partis politiques, pour faciliter la communication interne, participer à la prise de décision, organiser l’action politique et transformer l’expérience globale de participation dans les partis politiques »4. Dans cette veine, le « parti plateforme » concrétiserait certains aspects de la société numérique, en adoptant une organisation de start-up, qui cherche à réinventer la relation entre un leader et sa base de soutien d’internautes, à travers un dispositif numérique5. Une troisième conception se concentre sur la contribution des utilisateurs. La « plateformisation de la politique » est ici conçue comme la « tendance des partis, des mouvements sociaux et des institutions publiques à mettre en avant des dispositifs participatifs numériques, avec la promesse de “donner voix” aux citoyens “profanes” et de relégitimer ainsi l’action politique »6. Cette approche très participative de la « politique plateforme », plus fidèle à la vision initiale d’un web interactif, inclut les affordances des dispositifs, notamment les possibilités d’argumentation et de délibération, variables d’une plateforme à l’autre.
Des plateformes qui reconfigurent le jeu politique
Cette pluralité de définitions et de dispositifs dessine deux grands ensembles d’éléments qui contribuent à une reconfiguration de la compétition électorale.
D’une part, les acteurs et les organisations politiques s’insèrent dans un écosystème informationnel hybride, dont quelques importantes plateformes grand public sont partie prenante. En 2025, 40 % des citoyens européens déclarent utiliser les réseaux sociaux pour s’informer sur l’actualité politique et sociale, 26 % utilisent les plateformes de partage vidéo comme YouTube et 9 %, les agents conversationnels (IA). Si la télévision (71 %), la radio (43 %), la presse et ses déclinaisons numériques (41 %) demeurent les médiateurs d’actualité les plus centraux en moyenne, ce n’est pas le cas chez les 15-24 ans qui consultent, pour s’informer, les réseaux sociaux (65 %), les plateformes de vidéos (39 %), les agents conversationnels (18 %) davantage que la radio (22 %), la presse (24 %) et, dans une moindre mesure, la télévision (50 %)7. Cette interdépendance entre les médias traditionnels et les plateformes grand public a des effets politiques. L’agencement des plateformes numériques permet aux acteurs politiques de s’adresser directement aux publics d’électeurs, notamment les plus jeunes, sans passer par le filtre des médias (mais en acceptant celui des plateformes). Parallèlement, de nouveaux intermédiaires, les influenceurs politiques, émergent et deviennent partie prenante du jeu électoral, en concurrence avec les journalistes. Les contenus politiques, éventuellement produits par IA, sont moins contrôlés ; la presse se fait même l’écho d’influenceurs développés par IA8. Les formats tels que la vidéo courte, le titrage spectaculaire ou des contenus à forte charge émotionnelle ou de controverses, auxquels incitent les grandes plateformes, du fait de leur modèle économique de captation de l’attention, se diffusent largement9. Par leur caractère à la fois transnational et monopolistique, ces plateformes grand public, vulnérables à la désinformation, bousculent également l’État en tant que régulateur de l’information de campagne.
CES PLATEFORMES GRAND PUBLIC, VULNÉRABLES À LA DÉSINFORMATION, BOUSCULENT ÉGALEMENT L’ÉTAT EN TANT QUE RÉGULATEUR DE L’INFORMATION DE CAMPAGNE
Les débats sur les ingérences étrangères lors de récents scrutins réactivent une tension, présente depuis le XIXe siècle, entre liberté de l’information des électeurs et soustraction de ceux-ci à des influences jugées néfastes. Cette tension est aiguë en France, où l’intervention de l’État dans l’information électorale est ancienne10 et puissante. Et cela, même si seuls 5 % des internautes s’exposent à des contenus idéologiquement homogènes sur les réseaux11. La proportion de la population qui n’accède pas du tout à de l’information en ligne est beaucoup plus importante12, particulièrement chez les plus jeunes13, sans que ce dernier enjeu ne s’avère particulièrement débattu dans l’espace public.
D’autre part, les plateformes numériques, au sens, non pas des réseaux sociaux, mais en tant que dispositifs autonomes développés par les candidats et les organisations politiques, constituent un support de travail pour ces derniers, à travers trois types de solutions techniques. Les plateformes de mobilisation, initiées lors de la campagne de Barack Obama en 2008, associent base de données, incitations à l’engagement et rationalisation des pratiques militantes. Il s’agit alors d’activer des formes prescrites de participation politique et de les optimiser en les rendant quantifiables et réplicables. Des opérateurs transnationaux spécialisés commercialisent et adaptent les dispositifs numériques aux contextes locaux. Ce faisant, ils encodent culturellement les manières de faire campagne, par exemple en promouvant la gamification politique et le ciblage des messages14. A contrario, les plateformes structurant certaines organisations partisanes « nativement numériques » incarnent la promesse d’une contribution accrue des sympathisants et des militants à l’élaboration des programmes et à la prise de décision collective, dans une interaction plus ou moins maîtrisée par la direction du parti15. Plus souvent open source, ces plateformes ne suscitent pas nécessairement un renforcement de la démocratie interne et elles n’entraînent pas une plus grande numérisation de la désignation des candidats aux élections qu’au sein des partis traditionnels16. Un troisième type de plateforme vise au contraire à soustraire aux partis la responsabilité de la sélection des candidats aux élections, en organisant des rassemblements et des choix citoyens qui cherchent à se substituer à la forme-parti. Elles dessinent une recherche de dépassement des partis, sans pour autant parvenir à mobiliser un public socialement diversifié17.
La « politique plateforme » renvoie donc à un imaginaire participationniste, dans lequel la légitimité démocratique est fondée sur l’implication numérique directe des citoyens, avec un très grand éventail de pratiques et de dispositifs possibles, plus ou moins délibératifs, plus ou moins prescriptifs ou contraignants, et à plus ou moins grande portée dans la décision politique. La « politique plateforme » fait en même temps écho aux craintes dont la participation électorale est porteuse de longue date : manipulation des masses, irrationalité de leurs décisions face à l’émotion ou, plus récemment, désinvolture supposée d’un engagement politique du clic18. Les turbulences relevées dans les processus électoraux révèlent les modèles économiques mis en œuvre par les grandes plateformes pour susciter et retenir l’attention, quels qu’en soient par ailleurs les effets sur la qualité du débat public ; mais ils soulignent aussi l’incapacité d’un État construit au XIXe siècle comme l’arbitre du processus électoral à tenir ce rôle.
LA « POLITIQUE PLATEFORME » RENVOIE DONC À UN IMAGINAIRE PARTICIPATIONNISTE
Plus généralement, il s’agit d’une incapacité à pacifier la compétition, face à des pratiques qui dévient des règles établies du jeu politique. De récentes propositions, comme celle d’encadrer le temps de parole des acteurs politiques sur les réseaux sociaux en temps de campagne, manifestent une aspiration à un renouvellement de la régulation étatique19 ou supra-étatique de ce processus électoral, également perceptible dans le règlement général sur la protection des données et dans le Digital Services Act adoptés ces dernières années au niveau européen.
- Gillespie Tarleton, « La politique des “plateformes” », Questions de communication, n° 40, 2021, p. 23-46.
- Vittori Davide, « Platform Politics », Online Dictionary on digitalization, 2026, p. 1. https://relink2.eu/wp-content/uploads/Platform-politics-FV.pdf pour la rubrique Platform. https://relink2.eu/publications/ pour le Sommaire du dictionnaire.
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- Lioy Alberto, Esteve Del Valle Marc, Gottlieb Julian, « Platform politics: Party organisation in the digital age », Information Polity, vol. 24, n° 1, 2019, p. 45.
- Gerbaudo Paolo, The Digital Party: Political organisation and online democracy, Pluto Press, 2019.
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- TV5 Monde, « Des avatars pro-Trump envahissent les réseaux sociaux », 3 mai 2026.
- Greffet Fabienne, Rebillard Franck, « Les mises en format du politique comme enjeu de pouvoir. De l’interdépendance politico-journalistique à l’emprise des plateformes », Réseaux, 255-256 (1-2), 2026, p. 11-50.
- Garrigou Alain, Le vote et la vertu, comment les Français sont devenus électeurs, Presses de la Fondation nationale
des sciences politiques, 1992. - Inversement, 76 % des Européens (69 % des Français) sont tout à fait ou assez d’accord avec l’affirmation selon laquelle « Lorsque je navigue sur les réseaux sociaux, il m’arrive parfois de lire des informations sociales et politiques sur lesquelles je tombe par hasard, même si je ne les cherchais pas exprès », selon le rapport European Union, Eurobarometer, « Social Media Survey 2025 », October 2025, p. 29. europa.eu
- Fletcher Richard, Robertson Craig T., Nielsen Rasmus Kleis, « How many people live in politically partisan online news echo chambers in different countries », Journal of Quantitative Description, vol. 1, 2021, p. 21.
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- Sandri Giulia, Von Nostitz Felix, Neihouser Marie, « L’organisation en ligne des partis politiques européens. Entre avancées des consultations numériques et réticences concernant la digitalisation de la sélection des organes internes », Réseaux, 236 (6), 2022, p. 95-136.
- Theviot Anaïs, « La plateformisation comme idéal participatif : vers une démocratisation de la démocratie ?
Les cas de Ma Voix et de LaPrimaire.org », Réseaux, n° 236, 2022, p. 137-178. - En témoigne le succès de la notion de « slacktivisme » (activisme « mou » ou « indolent », traduction de l’adjectif anglophone slack), proposée par Evgeny Morozov lorsqu’il dénonce les risques d’un engagement en ligne destiné surtout à conforter les citoyens qui s’y adonnent dans leur sentiment d’être utiles et importants, au détriment de l’action politique sur le terrain. Des études empiriques robustes montrent au contraire que les personnes très actives politiquement en ligne le sont également dans d’autres sphères, de sorte que la participation en ligne tend à renforcer les inégalités dans la participation civique et politique. Oser Jennifer, Boulianne Shelley, « Reinforcement effects between digital media use and political participation: A meta-analysis of repeated-wave panel data », Public Opinion Quarterly, vol. 84, n° 1, June 10, 2020, p. 355-365.
- Clavier Henri, « Encadrement du temps de parole sur les réseaux sociaux : une très mauvaise réponse à une bonne question », publicsenat.fr, 7 mai 2026.
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