Souveraineté numérique : s’affranchir de Palantir
Depuis toujours, les géants de la Silicon Valley se présentent comme des acteurs neutres, tournés vers l’innovation et les services en ligne de consommation de masse. Pour certains, cette époque semble révolue, à l’instar de Palantir Technologies, qui ne se contente plus de vendre des logiciels, mais revendique désormais un rôle central à jouer dans la « défense de l’Occident »1.
Cette évolution est particulièrement perceptible dans les discours tenus par Alex Karp et par Peter Thiel, deux figures centrales de cette Silicon Valley libertarienne et sécuritaire. Alex Karp est le PDG et le cofondateur de Palantir Technologies, créé en 2003, dans une Amérique bouleversée par les attentats du 11 septembre 2001, avec le soutien financier d’In-Q-Tel, un fonds d’investissement lié à la CIA. Palantir développe des outils destinés aux services de renseignement américains. Parmi ses premiers clients, il compte la CIA, le FBI, la NSA et ICE (United States Immigration and Customs Enforcement) – agence chargée du contrôle de l’immigration. En 2025, Palantir a réalisé 4,5 milliards de chiffre d’affaires, dont plus de la moitié avec des contrats gouvernementaux. Son nom même, emprunté aux pierres de vision dans l’œuvre de Tolkien Le Seigneur des anneaux, traduit une ambition explicite : permettre aux institutions de « tout voir » en agrégeant des masses de données personnelles. Alex Karp défend régulièrement l’idée d’une supériorité technologique américaine face aux menaces chinoise et russe. Quant à Peter Thiel, l’autre cofondateur de Palantir, il est connu comme homme d’affaires, gérant de fonds spéculatifs et investisseur de capital-risque. Peter Thiel a toujours revendiqué ses opinions conservatrices et ultranationalistes ; depuis 2016, il est un conseiller et un ami proche du président des États-Unis, Donald Trump.
En avril 2026, Alex Karp a diffusé sur le réseau X un manifeste en vingt-deux points, document qui résume son ouvrage The Technological Republic2, paru un an auparavant. Il y décrit une nouvelle ère de dissuasion fondée sur l’IA – une ère où la collecte massive de données et les technologies de surveillance sont perçues comme des instruments essentiels de souveraineté face à la Chine et à la Russie. Selon lui, le monde sera scindé en deux avec, d’un côté, les pays qui ont cette technologie IA et, de l’autre, ceux qui ne l’ont pas. Sa prédiction est que les démocraties occidentales devraient abandonner leur méfiance envers les technologies sécuritaires et renforcer leur collaboration avec les grandes entreprises technologiques, afin de préserver leur hégémonie géopolitique et militaire3. Le manifeste critique également une partie de la Silicon Valley, accusée d’avoir privilégié, pendant des années, les applications commerciales et le divertissement plutôt que les enjeux stratégiques de défense, en doutant que l’iPhone soit vraiment la plus grande réalisation humaine. Parallèlement, certains observateurs – des journalistes, à l’instar de Caroline Haskins du Guardian4, ou des chercheurs spécialisés dans les technologies de surveillance, notamment Cas Mudde5– dénoncent une dérive « techno-autoritaire », voire « techno-fasciste », à travers le modèle défendu par Alex Karp.
De lourdes controverses entourent Palantir Technologies : elles s’inscrivent dans l’histoire récente du Big Data à usage politique ou sécuritaire. L’entreprise américaine s’est trouvée impliquée dans de nombreuses « affaires » à travers le monde. Le scandale Cambridge Analytica en est un exemple emblématique : il a été révélé que, lors de l’élection présidentielle américaine de 2016, des données personnelles illégalement obtenues à partir de cinquante millions de comptes Facebook avaient été utilisées à des fins de marketing politique pour la campagne de Donald Trump, en exploitant des profils psychologiques et sociaux ainsi que des techniques de microciblage, afin d’envoyer des messages politiques à certaines catégories d’électeurs6. Des révélations publiées en 2018 par le New York Times7 ont montré qu’un employé de Palantir avait eu des contacts avec l’entreprise Cambridge Analytica et qu’il avait participé à des échanges à la suite de l’exploitation des données extraites du réseau social Facebook. Christopher Wylie, ancien directeur de recherche à Cambridge Analytica, a déclaré devant des parlementaires britanniques : « Des employés seniors de Palantir travaillaient également sur les données Facebook. […] Certains employés de Palantir venaient dans les bureaux et travaillaient directement sur les données. » Palantir a toutefois nié toute implication directe, affirmant que ces interactions relevaient d’initiatives personnelles et non d’une collaboration officielle entre les deux entreprises.
Cambridge Analytica aurait été également associé à la campagne du Brexit au Royaume-Uni. Cependant, une enquête menée par les autorités britanniques de 2017 à 2020 n’a finalement trouvé aucune preuve démontrant que Cambridge Analytica était intervenu directement dans la campagne officielle en faveur de la sortie de l’Union européenne8. Au Kenya, Cambridge Analytica a aussi été pointé du doigt pour avoir joué un rôle controversé dans les campagnes présidentielles de 2013 et 2017. Cambridge Analytica et Palantir partagent les mêmes réseaux financiers, politiques et idéologiques au sein de la Silicon Valley. Peter Thiel fut également l’un des premiers investisseurs majeurs de Facebook, la plateforme au cœur du scandale. Pour Shoshana Zuboff, professeure émérite à la Harvard Business School, comme pour Don Moynihan, professeur spécialisé dans les politiques publiques à l’Université du Michigan, ces entreprises incarnent une évolution de la Silicon Valley : elle opère désormais en faveur d’infrastructures numériques qui ne servent plus seulement des objectifs commerciaux, mais qui deviennent des instruments d’influence politique, sécuritaire et géopolitique9.
À partir de 2018, plusieurs enquêtes officielles ont été menées des deux côtés de l’Atlantique. Au Royaume-Uni, l’Information Commissioner’s Office (ICO), l’autorité britannique chargée de la protection des données, en a conclu que Cambridge Analytica avait exploité de manière abusive les données personnelles d’utilisateurs de Facebook à des fins politiques. Aux États-Unis, la Federal Trade Commission (FTC) a ouvert une enquête contre Facebook qui a abouti, en 2019, à une amende record de 5 milliards de dollars pour violation de la vie privée des utilisateurs. Ces révélations ont également été confirmées par les enquêtes journalistiques du Guardian, du New York Times et de Channel 4. Une enquête de cette chaîne, en 2018, montrait des dirigeants de Cambridge Analytica se vantant d’avoir recours à des techniques de manipulation politique, de désinformation et de campagnes négatives pour influencer des élections10. Face à l’ampleur du scandale, Cambridge Analytica a finalement fermé ses portes en mai 2018.
En Europe, Palantir suscite des inquiétudes quant à la protection de la souveraineté européenne. En Allemagne, où plusieurs Länder comme la Bavière, la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, la Hesse et le Bade-Wurtemberg font appel à Palantir, l’agence du renseignement intérieur allemande (Office fédéral de protection de la Constitution) a annoncé, en mai 2026, avoir choisi ChapsVision et son logiciel ArgonOS, plutôt que de prolonger un partenariat avec l’entreprise américaine. Fondée par le polytechnicien Olivier Dellenbach, cette entreprise française s’est alliée à la société allemande Rola Security Solutions, qui vend déjà ses services à la police allemande. Plusieurs responsables allemands craignent qu’une dépendance excessive à des plateformes technologiques étrangères ne fragilise, à terme, l’autonomie des institutions européennes en matière de sécurité et de renseignement. Selon Sinan Selen, à la tête du service de renseignement fédéral, le choix ne pouvait être guidé uniquement par des critères d’efficacité des prestations proposées.
En mars 2026, le gouvernement britannique fait face à une pression croissante pour activer la clause de sortie du contrat de 330 millions de livres signé entre le National Health Service (NHS) et Palantir Technologies pour sa Federated Data Platform. Cette plateforme vise à améliorer la circulation des données médicales, afin d’optimiser la gestion hospitalière et la coordination des soins. Le débat porte sur les garanties de confidentialité offertes par l’entreprise américaine. Avec l’incertitude grandissante face à la personnalité du président Donald Trump et à sa proximité avec Palantir, les nations européennes deviennent progressivement méfiantes à l’égard de tels accords. Le contrat conclu par le NHS a provoqué une importante mobilisation d’associations, de médecins et de défenseurs de la vie privée. Des ONG comme Foxglove11, Just Treatment12 et openDemocracy13 craignent qu’un acteur historiquement lié au renseignement et à la sécurité nationale américaine acquière une place déterminante dans la gestion des données de santé des Britanniques. En outre, il ne peut être exclu que ces données anglo-saxonnes se révèlent accessibles aux autorités américaines. Le gouvernement britannique se défend pourtant, en insistant sur le fait que Palantir n’a pas d’accès aux données des patients et que des mécanismes stricts de confidentialité ont été mis en place.
En France, malgré des débats récurrents sur la souveraineté numérique, la direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI) a décidé, fin 2025, de prolonger pour la troisième fois consécutive, et pour trois années encore, un partenariat avec Palantir, faute d’alternative nationale jugée équivalente. Le service de renseignement français a conclu un premier accord avec Palantir en 2016, à la suite des attentats de novembre 2015. Depuis, les gouvernements européens dénoncent régulièrement leur dépendance aux Big Tech américaines, tout en leur confiant des fonctions stratégiques, comportant des enjeux de sécurité nationale. Cette dépendance s’explique par la performance des technologies que développe Palantir. L’entreprise vend des capacités d’intégration et d’exploitation de données à très grande échelle. Son principal atout réside dans sa capacité à connecter de nombreux systèmes d’information. À l’instar de la DGSI, le fleuron de l’industrie aérospatiale européenne Airbus a renouvelé, en 2026, son contrat avec Palantir. Depuis 2015, la plateforme Skywise, développée par Palantir, compile et exploite un très grand nombre de données relatives à la conception des avions et à leurs équipements, afin d’en améliorer la performance et d’anticiper les pannes.
Récemment, Palantir a été accusé d’avoir fourni à l’ICE des outils permettant d’identifier, de localiser, de suivre et de faciliter l’arrestation d’exilés en situation irrégulière lors des politiques migratoires particulièrement dures mises en place sous la seconde présidence Trump. Palantir aide à synthétiser les signalements transmis aux autorités et à l’identification des « cibles » prioritaires. Des associations, telles qu’American Civil Liberties Union (ACLU) et Amnesty International, dénoncent depuis plusieurs années le rôle joué par les logiciels de l’entreprise dans les opérations d’expulsion et de surveillance des populations migrantes. Alors que les méthodes d’ICE ont été mises en cause après la mort de Renée Good, le 7 janvier 2026, et d’Alex Pretti, le 24 janvier 2026, Palantir promet de mettre en place des garde-fous destinés à empêcher toute consultation illégale de données personnelles. Longtemps cantonné au renseignement et à l’antiterrorisme, Palantir s’est progressivement imposé comme un acteur central de la transformation numérique des États occidentaux. Plusieurs enquêtes publiées en 2025 par le New York Times et des éditoriaux, notamment celui de Robert Reich dans le Guardian, ont accusé l’administration Trump de vouloir se servir des outils de Palantir pour centraliser les données issues de diverses agences fédérales concernant la santé, l’assurance maladie, l’immigration, la fiscalité et la défense. Les critiques dénoncent le risque de voir émerger un modèle de surveillance de masse dans lequel la capacité de l’État à scruter les comportements des individus atteindrait un niveau inédit. En mars 2026, c’est un autre acteur sujet à controverses, qui a signé avec Palantir : Polymarket, le marché financier de pronostics en ligne, ou prediction market, sur lequel les paris vont bon train quant à la probabilité qu’adviennent des évènements quels qu’il soient – des élections ou des frappes militaires.
Dans le domaine militaire, le développement d’outils fondés sur l’IA, comme Maven Smart System (MSS), démontre la redoutable efficacité de Palantir. Utilisée par les armées américaine, ukrainienne ou israélienne, cette plateforme agrège de grandes quantités de données provenant des satellites, des drones ou des rapports de terrain, afin d’identifier des cibles, de proposer des plans d’attaque et ainsi d’accélérer considérablement le processus de décision opérationnelle. Le soutien technologique de Palantir à l’armée israélienne, depuis janvier 2024, dans le contexte de la guerre à Gaza, a suscité de vives critiques de la part d’organisations de défense des droits de l’homme, comme Human Rights Watch et Amnesty International, qui accusent l’entreprise de participer à une militarisation croissante de l’IA et à l’automatisation des opérations de surveillance et de ciblage militaire.
La trajectoire de Palantir reflète plus largement une transformation profonde des rapports entre les Big Tech et la puissance publique. Après une phase dominée par des plateformes dévouées à la consommation de masse, leaders de l’économie de l’attention, une nouvelle génération d’entreprises investit désormais dans des activités de sécurité nationale, basées sur l’IA, faisant des infrastructures numériques des instruments de gouvernement. Cette évolution place Palantir dans une position paradoxale : alors que l’entreprise se présente comme l’un des architectes de la puissance technologique occidentale, elle reste dépendante de modèles développés par d’autres acteurs d’IA générative. Ses plateformes MSS et Artificial Intelligence Platform (AIP) s’appuient sur Claude, le modèle IA d’Anthropic, une entreprise avec laquelle Palantir collabore depuis 2024, mais dont l’administration américaine a récemment banni l’usage pour toutes les agences fédérales américaines, à la suite de son refus de contribuer à la surveillance de masse des Américains et à la fabrication d’armes autonomes.
En mai 2026, lors d’une audition dans le cadre de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique, la députée Cyrielle Chatelain a posé cette question : « Est-ce que démocratiquement on peut se satisfaire d’avoir pour notre renseignement un outil écrit par des acteurs qui sortent des manifestes dans lesquels ils se positionnent comme des adversaires aux valeurs françaises et européennes ? »14.
Martin Garaud, Françoise Laugée
- Malik Mathéo, « De l’Iran à la surveillance de masse :
la guerre selon Palantir », Le Grand Continent,
9 mars 2026. - Karp Alexander, Zamiska Nicholas, « The Technological Republic », techrepublicbook.com, February 18, 2025.
- Miranda Arnaud, Gressani Gilles, « Le manifeste de Palantir pour la domination », Le Grand Continent, 20 avril, 2026.
- Haskins Caroline, « “I’m the new Oppenheimer!”: my soul-destroying day at Palantir’s first-ever AI warfare conference », The Guardian, May 17, 2024.
- Mudde Cas, Bluesky, bsky.app, April 19, 2026.
- Cadwalladr Carole, Graham-Harrison Emma, « Revealed: 50 million Facebook profiles harvested
for Cambridge Analytica in major data breach »,
The Guardian, March 17, 2018. - Confessore Nicholas, Rosenberg Matthew, « Spy Contractor’s Idea Helped Cambridge Analytica Harvest Facebook Data », The New York Times, March 27, 2018.
- Waterson Jim, « Cambridge Analytica did not misuse data in EU referendum, says watchdog », The Guardian, October 20, 2020.
- Zuboff Shoshana, « Surveillance capitalism or democracy? The death match of institutional orders and the politics of knowledge in our information civilization », 2022. Moynihan Don, « Power without accountability: The Palantir manifesto », substack.com, April 20, 2026.
- Channel 4 News, « Cambridge Analytica: Undercover secrets of Trump’s data firm », youtube.com,
March 20, 2018. - Foxglove, « New Health secretary James Murray: Trigger the break clause and get Palantir out of the NHS », foxglove.org.uk, 2023.
- Justtreatment, « Stop Palantir’s NHS data takeover! », justtreatment.org, 2026.
- NHS Analysts Together, « We’re NHS analysts organising together against Palantir. Here’s why », openDemocracy, May 14, 2026.
- « La ministre de l’IA et du numérique Anne Le Hénanff et le ministre de l’action et des comptes publics David Amiel constatent la nécessité d’une “désintoxication urgente” face aux dépendances numériques de l’État », La Correspondance de la Presse, 22 mai 2026.
Sources :
- Channel 4 News, « Cambridge Analytica uncovered: Secret filming reveals election tricks », youtube.com, March 19, 2018.
- Channel 4 News, « Cambridge Analytica: Undercover secrets of Trump’s data firm », youtube.com, March 20, 2018.
- Frenkel Sheera, Krolik Aaron, « Trump taps Palantir to compile data on Americans », The New York Times, May 30, 2025.
- Reich Robert, « Peter Thiel’s Palantir poses a grave threat to Americans », The Guardian, June 30, 2025.
- Hartung William, « Palantir: As revenues rise, controversy grows », Forbes, August 7, 2025.
- Grille Valentin, « Palantir, nouveau géant controversé de la Silicon Valley », France Culture, radiofrance.fr, 11 septembre 2025.
- Filippone Dominique, « La DGSI resigne avec Palantir pour 3 ans », Le Monde informatique, 15 décembre, 2025.
- Dèbes Florian, « Palantir, le logiciel de l’Amérique de Trump porté par l’IA et ICE », Les Échos, 3 février, 2026.
- Miller Joe, « Palantir turns poisonous on the midterms campaign trail », The Financial Times, March 24, 2026.
- Milmo Dan, Quinn Ben, « Palantir’s UK boss criticises “ideological” groups as ministers move
to scrap NHS contract », The Guardian, March 31, 2026. - Miranda Arnaud, Gressani Gilles, « Le manifeste de Palantir pour la domination », legrandcontinent.eu, 20 avril, 2026.
- C ce soir, « Palantir : la Silicon Valley contre la démocratie ? », France 5, france.tv, 23 avril 2026.
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