Aux États-Unis, Starlink va devenir un opérateur télécoms
Déploiement massif de services direct to cell en partenariat avec des opérateurs, achats de fréquences aux États-Unis… tous les éléments d’une transformation de Starlink en opérateur mobile à part entière sont en place.
Déploiement massif de services direct to cell en partenariat avec des opérateurs, achats de fréquences aux États-Unis… tous les éléments d’une transformation de Starlink en opérateur mobile à part entière sont en place.
Starlink est connu pour avoir développé l’une des premières offres d’accès à l’internet fixe par satellite dans le monde. Le deuxième acteur capable de proposer ce type d’offre, le français Eutelsat, qui contrôle OneWeb (voir La rem n°63, p.64), se concentre, de son côté, sur le marché des entreprises et des institutions. Amazon doit lancer son propre service d’internet par satellite en 2026, rejoignant ainsi Starlink sur le marché des offres grand public – qui sont utiles dans les zones blanches, dans les zones de conflit ou après des catastrophes naturelles, soulevant, par ailleurs, des enjeux de souveraineté (voir La rem n°72, p.43). Elles sont, de ce point de vue, complémentaires des services d’accès à l’internet proposés par les opérateurs télécoms grâce à la fibre, puisqu’elles s’y substituent là où elle n’est pas déployée ou quand elle est endommagée. C’est sur l’internet mobile où la substituabilité est moins avérée. En effet, quand internet fonctionne en mobilité grâce au satellite, les opérateurs restent indispensables, car, pour activer ces services, il faut bien au préalable connecter les satellites aux antennes relais des opérateurs.
Toutefois, le satellite peut, seul, proposer de l’internet mobile, ce qu’on appelle le « direct to cell ». Mais, pour l’instant, le direct to cell est pénalisé par des temps de latence importants et des débits très faibles. Le service est donc réservé à des usages de complément. Ainsi, depuis 2023, Starlink fournit aux abonnés de T-Mobile aux États-Unis l’option d’envoyer des SMS par satellite dans les zones non couvertes par la 4G et la 5G. En 2022, Apple avait déjà lancé un service de ce type en s’appuyant sur le réseau de satellites de Globalstar. La voix et le transfert de données ne sont pas couverts par ces offres.
Or, la technologie a beaucoup évolué, comme les stratégies des opérateurs de satellites – Starlink en premier lieu. En effet, depuis le 3 juin 2025, 630 satellites Starlink équipés de la technologie la plus récente pour le direct to cell sont opérationnels. 1 200 sont prévus. Ils permettent, avec un téléphone adapté, de débloquer les appels voix et vidéo et d’utiliser certaines applications optimisées pour l’internet par satellite. Cette offre est commercialisée aux États-Unis depuis juillet 2025 par T-Mobile, car elle reste une offre de complément en zone blanche. Elle indique, en revanche, la possibilité, avec des applications optimisées, de rendre « ordinaire » l’utilisation des principaux services de l’internet via une connexion satellitaire. Elle rend donc possible l’entrée des opérateurs de constellations de satellites sur le marché des télécommunications mobiles, et pas seulement de l’internet fixe.
L’arrivée de Starlink sur le marché de l’internet mobile américain se fait pour l’instant grâce au partenariat avec T-Mobile, qui prend en charge l’essentiel des besoins de connectivité grâce à ses fréquences. Autant dire que l’internet mobile par satellite ne peut pas encore se substituer totalement à l’internet mobile terrestre et à son lot de fréquences. En revanche, Starlink peut potentiellement se passer de T-Mobile s’il dispose également de fréquences terrestres. Or, Starlink dispose désormais de fréquences 5G aux États-Unis.
En effet, le 8 septembre 2025, Starlink a annoncé le rachat à Echostar d’un lot de fréquences 5G aux États-Unis pour 17 milliards de dollars – le contrat prévoyant, du reste, un second rachat de fréquences, concrétisé en novembre 2025, pour 2,6 milliards de dollars. Aux États-Unis, une fois l’opération approuvée par la FCC (Federal Communications Commission), Starlink aura donc potentiellement les moyens de devenir un opérateur à part entière. C’est ce qu’a confirmé son fondateur, Elon Musk, en indiquant dans un podcast All-in qu’il ne compte pas remplacer les opérateurs, qui sont protégés par leurs fréquences, « mais vous devriez pouvoir avoir un forfait Starlink comme vous avez un AT&T, un T-Mobile ou un Verizon ». Elon Musk envisage bien d’ajouter son offre d’opérateur mobile à la liste des principaux opérateurs de téléphonie mobile aux États-Unis. Depuis juillet 2025, outre l’offre en partenariat avec T-Mobile, Starlink propose une connexion directe par satellite sur n’importe quel téléphone compatible (iPhone 13 et plus, Galaxy S21 et plus, Pixel 9 de Google, etc.) pour des SMS de secours. Les premières briques d’une offre autonome semblent donc se mettre en place. D’ailleurs, sur X, Elon Musk a confirmé, en novembre 2025, que « les augmentations de valorisation [de SpaceX] sont fonction des progrès réalisés avec Starship et Starlink, ainsi que de l’obtention partout dans le monde de fréquences pour développer l’offre directe vers les cellulaires et élargir notre marché potentiel », le tout dans la perspective d’une entrée en Bourse de SpaceX (dont Starlink est l’une des filiales). À l’évidence, les investisseurs ont déjà intégré la transformation probable de Starlink en opérateur à part entière, le marché du direct to cell devant représenter plus de 40 milliards de dollars dans une décennie.
Si ce passage vers le direct to cell se produit, ses conséquences économiques seront nombreuses pour les marchés de la téléphonie mobile, qui sont d’abord nationaux du fait de l’empreinte géographique des fréquences. En effet, la dimension mondiale de la constellation de Starlink change la donne : ses infrastructures seront amorties à très grande échelle. Certes, il ne sera pas possible de disposer, partout dans le monde, de fréquences 5G pour développer une offre globale performante, le direct to cell devant être complété par des partenariats avec des acteurs locaux. Mais il sera possible, à terme, de passer facilement d’une connexion 5G à une connexion satellitaire. Les partenariats d’aujourd’hui annoncent donc les rapports de force de demain. Ainsi, le 5 novembre 2025, un accord majeur entre Starlink et le néerlandais Veon a été conclu pour intégrer les services direct to cell de Starlink aux offres de Veon dans les différents pays où il opère – notamment en Ukraine, au Kazakhstan, en Ouzbékistan, au Pakistan, ou encore au Bangladesh, des pays où les zones blanches sont nombreuses. Dans ce type de pays, le recours au direct to cell est un vrai avantage compétitif auprès des utilisateurs. À terme se posera donc la question des rapports de force entre les opérateurs et Starlink. Ce dernier, qui apporte pour l’instant un service de complément, pourrait bien devenir demain un must have et inverser le rapport de force avec les opérateurs. En recrutant lui-même les clients, Starlink forcerait ensuite les opérateurs à devenir ses fournisseurs locaux de capacités mobiles, sans devoir s’emparer de fréquences 5G comme aux États-Unis.
Dans les marchés où les opérateurs nationaux sont solidement implantés grâce à la 5G, des partenariats ou l’achat de fréquences resteront nécessaires. Starlink parie, d’ailleurs, sur Echostar sur le marché européen. L’opérateur américain dispose, en effet, d’un spectre de fréquences de 2 GHz en Europe – les fréquences dédiées aux services satellites mobiles (MSS) – qui doit être renouvelé en 2027.
Sources :
- Coutures Alixe, « Des satellites aux smartphones : Starlink, Apple, Amazon creusent l’écart sur la révolution du direct-to-cell », challenge.fr,
21 juin 2025. - Guillermard Véronique, « Le pari ambitieux d’Eutelsat face aux géants américains Starlink et Kuiper », Le Figaro, 6 août 2025.
- Godeluck Solveig, « Musk veut défier frontalement les opérateurs télécoms américains avec Starlink », Les Échos, 9 septembre 2025.
- Mediavilla Lucas, « Elon Musk achète pour 17 milliards de dollars de fréquences mobile », Le Figaro, 9 septembre 2025.
- Pontiroli Thomas, « Starlink et les 7 000 comètes qui vont tomber sur les opérateurs télécoms », Les Échos, November 6, 2025.
- Lo Nostro Gianluca, Marchandon Leo, « Starlink signs landmark global direct-to-cell deal with Veon as satellite-to-phone race heats up », reuters.com, November 6, 2025.
- Gueugneau Romain, « Starlink accélère dans le mobile avec de nouvelles fréquences aux États-Unis », Les Échos, 7 novembre 2025.
- Bouchaud Bastien, « SpaceX cible une introduction en Bourse à 1 500 milliards de dollars », Les Échos, 11 décembre 2025.
- Mediavilla Lucas, « Le plan de Starlink pour s’étendre en Europe », Le Figaro, 19 décembre 2025.
- Pontiroli Thomas, « Elon Musk à l’offensive sur la 5G spatiale en Europe », Les Échos, 19 janvier 2026.
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